2K#8 / Entre les Murs... (Partie 11)

« Veuillez attendre sur un siège, je vous prie. »
Jonas et Mikhail échangèrent un regard et acquiescèrent d’un sourire à la requête. Ils se dirigèrent vers les sièges en PVC rouges alignés le long du mur, presque face à la sortie.
La personne derrière le bureau de l’accueil décrocha un téléphone et griffonna quelques mots que, de là où ils se tenaient, les frangins ne purent pas voir.
Jonas posa à ses pieds le sac en cuir noir râpé qu’il tenait précieusement et l’épousseta une fois, par réflexe. Mikhail portait un sac à dos bordeaux, d’environ 20 litres de contenance, avec plusieurs poches, le type de sac à dos assez habituellement portés par des planchistes.
La personne de l’accueil contourna son guichet pour rejoindre les deux jeunes hommes.
« Excusez-nous pour l’attente. Il y a eu un incident qui a nécessité l’intervention d’un grand nombre de personnels de l’établissement. Ça a entraîné quelques soucis au niveau des shifts et maintenant on vient de me dire que vous alliez en avoir pour encore 5 minutes d’attente.
– Pas de problème. N’est-ce pas Mik ?
– Cinq minutes, c’est très bien. On a eu peur que vous nous annonciez 20 minutes.
– Non, bien sûr, pas autant. Merci de votre patience. »
Tandis que leur interlocuteur retournait à son poste, Jonas et Mikhail échangèrent un regard et ne purent s’empêcher de pouffer de rire. Mikhail se pencha vers son grand frère.
« On est d’accord que lui, là, c’est Faussement Poli, et qu’on s’en fout de son étiquette ?
Faussement Poli c’est parfait. Je pensais que tu proposerais quelque chose de moins fin, mais là vraiment, super. Juste dans le ton.
– J’ai hésité, mais je savais que celui-là te plairait plus. »
Les deux rirent brièvement. Jonas posa sa main sur la tête de son cadet et lui agita les cheveux. Mikhail ressentit vraiment derrière ce geste un aval étrange, une forme de « Mais c’est qu’il devient bon, le p’tit ! » qu’il reçut avec le sourire.
A leur droite, le bruit d’un moteur les ramena à la réalité. Un moteur puissant, qui se déplaçait à l’extérieur, arriva à leur niveau, puis passa devant l’entrée et finit par sortir du Parking. C’était un mélange de bus et de Véhicule Sanitaire.
Jonas ouvrit son sac et en sortit un tupperware. Il l’ouvrit, glissa le couvercle dessous, et prit d’une main, entre ses doigts, deux tartines, une pour lui, une pour son frère, d’un seul geste très précis. C’était probablement l’habitude. Il en tendit une à Mikhail, qui la reçut avec plaisir. Les choses semblaient s’être allégées un peu, maintenant qu’ils étaient là et toujours en vie. Ils ne baissaient pas leur garde pour autant, mais dos à un mur, avec toute la visibilité sur le couloir, il aurait été difficile de se faire prendre en traitre.
Une infirmière surgit en courant de l’angle à leur droite, vers l’accueil. Elle échangea rapidement avec Faussement Poli et reprit sa course, dans leur direction, en passant devant la porte automatique, elle bouscula une poubelle, qu’elle stabilisa de ses deux mains. En passant devant eux, elle marmonna un Bonjour incertain, elle transpirait et dans ses crocs, ses pieds couinaient. Les deux frères la suivirent à l’ouïe jusqu’à une porte coupe-feu qu’ils entendirent battre en se refermant. Mikhail sortit de son sac une bouteille de jus d’orange et but une gorgée. Il proposa la bouteille à Jonas qui hésita une seconde avant de se servir. Aussitôt leur collation avalée, ils rangèrent tout dans les sacs et s’armèrent de patience.
Lorsque l’Infirmière arriva, une tablette à la main, ils ne purent s’empêcher de remarquer qu’elle avait surement eu une mauvaise nuit. Elle semblait fatiguée, stressée, elle portait des marques. Et malgré ça, ils s’étaient mis d’accord sans même se le dire, elle leur paraissait plus engageante que Bonjour Protocolaire.
« Bonjour. Vous êtes messieurs Kraviec ?
– Jonas.
– Mikhail.
– Vous êtes ?
– Appelez-moi Joanie. Je suis la nouvelle Infirmière référente pour Madame Kraviec. Si j’ai bien lu son dossier, vous êtes ses fils, c’est ça ? »
Ils s’étaient serrés la main, et elle les avait pris au débotté, en faisant preuve d’une étonnante poigne, pour un si petit gabarit. Ça, en plus de marques, ça faisait une très forte impression. Jonas prit son sac et la parole.
« C’est ça. Pourquoi donc une nouvelle référente ?
– Ça arrive assez régulièrement. Pour des histoires de spécialisation, ou de sensibilité, ou même juste de charge de travail, on essaie de se partager les tâches.
– Vous avez des choses à nous dire sur notre mère ?
– Plein. La première, c’est qu’il va falloir aller la chercher aux Soins Complémentaires.
– Encore ? Mais c’est quoi ce service ?
– Du calme Mik. Elle n’en était pas sortie il y a seulement quelques jours ?
– Et bien si, mais à chaque fois qu’un patient est violent, et présente un risque pour les autres ou pour lui-même, il s’agit de gérer ça le plus doucement possible. Les chambres sont mieux équipées, les personnels mieux formés, et l’ambiance plus propice là-bas. D’autant que votre mère représente un danger bilatéral. Cette nuit, elle a griffé, giflé et cassé le nez d’une collègue. »
Mikhail laissa échapper un petit rire guttural. Jonas lui intima de faire attention à son attitude en posant son index sur sa bouche. Pour montrer sa bonne volonté, le cadet s’intéressa.
« Bilatéral ? Ça veut dire que vous considérez que c’est un danger pour elle-même aussi ?
– Voilà, précisément. Elle a tendance à rejeter les médicaments, à les garder en bouche, ou à se faire vomir pour ne pas les prendre. Mais ses prises ne coïncident pas forcément avec des repas. Elle a du mal à garder l’estomac plein plus d’une petite heure et demie.
– Et malgré tout, elle parvient à rester assez en forme pour agresser physiquement assez violemment des personnels ?
– Oui, ça, c’est assez inexpliqué, car ses crises ne sont pas toutes à proprement parler liées à de la démence, ce qui peut expliquer l’agressivité et l’absence d’inhibition. Si vous me permettez : votre mère est un sacré numéro. »
Mikhail enfila une bretelle de son sac à dos et le trio partit en direction de la chambre de Moma. Le long des couloirs, ils croisèrent plusieurs employés qui semblaient en fin de shift. Ou en tout cas, qui le méritaient. Ils continuèrent à discuter, Joanie cherchant à connaître un peu mieux la vieille dame, le contexte de l’accident et même des choses plus personnelles. Autant que possible pour combler les zones de gris, et pouvoir fournir les meilleurs soins possibles.
Les deux frères en étaient persuadés, la jeune femme était de la meilleure des volontés.
Ils parvinrent à la chambre, Joanie chercha son pass, tout en continuant de parler. Elle jeta un œil à l’intérieur : personne. Elle paniqua, bredouilla des phrases incohérentes et s’empressa d’ouvrir la porte.


« Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Vous allez bien ? Répondez-nous !
– Votre mère… Elle… Elle a disparu ! »
Les deux frères bondirent, la bousculèrent et pénétrèrent dans la chambre.
Complètement vide.
Jonas tira Joanie à l’intérieur, balança son sac, la plaqua contre un mur capitonné, la maintenant des deux mains et indiqua d’un geste de la tête l’extérieur à Mikhail.
« Ok, vous allez m’expliquer ça, tout de suite ! Où est passée notre mère ?
– Je vous jure que j’en ai aucune idée !
– Va falloir jurer mieux que ça, on n’est pas convaincus.
– Ecoutez, on passe surement tous un très mauvais moment. Ça sert à rien d’en venir à la violence.
– Ben tiens. C’est pas du tout la méthode de la maison, après tout. »
Tandis que Mikhail faisait le guet, Joanie sentit sa patience se briser. Elle se servit de la force que maintenait Jonas sur ses bras, contre le mur, et poussa énergiquement. Elle se décolla du mur, prit appui avec son pied pour le faire basculer complètement. Jonas perdit l’équilibre, il lâcha un des bras, elle appliqua sa main sur sa bouche pour qu’il ne crie pas, il lâcha le deuxième. Elle lui donna un coup de poing sec au niveau tendre du creux de la clavicule. Il la fit passer par-dessus lui, se retourna, presque sur le ventre, mais sur tous ses appuis, muscles bandés, prêt à bondir, comme un félin, mais Mikhail lui saisit l’épaule et le releva, lui fit faire un pas en arrière.
« Mais qu’est-ce que tu fous ?
– Je ne joue plus. »
Son sac à dos était ouvert, à ses pieds, il y avait un étui noir. Dans sa main gauche, une épée courte servait de nouvelle voisine au visage tuméfié de Joanie.
« Effectivement, on passe tous, un très mauvais moment. Si vous voulez pas que ça empire, vous allez un peu redescendre en tension et nous expliquer pourquoi notre mère n’est pas là. »
Joanie faisait des allers-retours entre la pointe de la lame, Mikhail et Jonas. Elle était agitée, sa tête donnait régulièrement de petits coups en biais.
– Je vous promets que je n’en sais rien. Il y a plein de choses qui se passent ici, j’ignorais leur existence jusqu’à ce matin.
– Tiens donc. Tu veux que je gère l’interrogatoire, Jo ? Que tu te détendes un peu ?
– Fais donc ça, merci.
– Alors on va commencer par une hypothèse qui dirait que vous ne savez vraiment pas où est notre mère. Pourquoi ? Alors que vous êtes soi-disant sa nouvelle Référente ?
– J’en sais rien. »
Sa tête recommença à donner des coups en biais. De plus en plus pressants.
« Je vous assure, quand j’ai lu son dossier, j’étais ravie de pouvoir l’aider, parce qu’un cas pareil, c’est un cas d’école, et ça implique surement bien plus de souffrances que ce que ça laisse percevoir. »
Toujours, sa tête vibrait.
« Vous commencez à me fatiguer, Joanie. Le coup du bon samaritain, ça marche pas aussi longtemps.
– Vous pensez vraiment que je vous aurais amené dans une piaule vide seule, s’il y avait une entourloupe ?
– Justement, c’est tellement gros…
– Non, Mik, c’est tellement gros que c’est juste con. Il y a quelque chose de plus. »
Mikhail se retourna. Son frère était contre le mur capitonné, son sac aux pieds. Ce dernier regarda Joanie. Il fit un geste de tête similaire aux siens.
« Combien de temps ? A peu près ?
– Toutes les 5 secondes. Le voyant rouge. »
Mikhail brandissait toujours la lame. Il se pencha, rangea l’épée courte dans l’étui et il jeta un regard en biais à la caméra. C’était évident. Jonas était collé au mur, près de la porte entrouverte. Les trois s’échangèrent des regards. L’atmosphère s’alourdit, se chargea d’électricité. Mikhail fit quelques pas en direction du sac de son frère. Joanie fixa la caméra. Elle retint son souffle. Se mit à compter dans sa tête pour pouvoir anticiper les temps de réactions. Elle cria « Top ». Mikhail saisit les hanses du sac, et se servit de sa rotation, comme au lancer de poids, pour faire la passe à son frère qui s’était rué dans le coin, juste en-dessous du dispositif de surveillance et qui réceptionna le tout en douceur. L’image du moniteur devait laisser penser que Jonas était sorti et que Mikhail prenait le sac de son frère pour le rejoindre. Mikhail bondit hors de la salle, Joanie s’était relevée, Jonas avait ouvert son sac et saisit sa batte de base-ball. Il attendit de voir une fois de plus le voyant rouge s’allumer et il brisa la caméra, d’un swing efficace. Il laissa la batte retomber, referma le sac et sortit. Joanie leur indiqua les toilettes les plus proches. Ils s’y enfermèrent.
« Ok, on a mal commencé, tous les trois. Excusez-nous.
– Vous êtes sûre qu’on est tranquilles ici ?
– Oui, l’année dernière, on a eu un problème avec le respect de l’intimité. Donc les toilettes ne sont plus ni observées ni écoutées.
– Parfait. Pardon pour l’agression. Vous vous défendez bien.
– Vous voulez dire « pour une femme » ?
– Quoi ? Non, je veux dire, vous vous défendez bien pour quelqu’un qui se fait agresser, par surprise, en infériorité numérique. J’ai jamais rien dit…
– Ok, stop. Joanie, je vous présente Jonas, il vous présente ses excuses. Jonas, je te présente Joanie, c’est un malentendu. C’est bon, là ? On peut parler des vrais problèmes ?
– Oui, vous avez raison. Par où commencer ? Euh… La situation est compliquée. Et encore, il y a sûrement mille choses que je ne sais pas.
– Faites au mieux.
– J’ai reçu cette nuit un mail, avec le dossier de votre mère. Je l’ai lu avec intérêt et certains éléments sont curieux comme je vous l’ai déjà dit. Là où ça devient bizarre, c’est que dans la foulée, j’ai reçu une visite d’une collègue. En plein milieu de la nuit.
– Elle était pas là pour vous livrer du chocolat, on parie.
– Exactement. C’est à elle que je dois les marques que vous avez dû remarquer. Elle était défoncée, incohérente, mais elle m’a raconté des choses sur une nouvelle drogue, des tests, mais je n’ai pu avoir aucun nom. Elle m’a assuré n’avoir que des souvenirs très partiels. Elle m’a parlé d’embrigadement aussi.
– Vous vous perdez un peu.
– Pardon. Disons que votre mère est un cobaye pour un produit extrêmement dangereux. Mais ça pouvait tout à fait être les allégations d’une junkie. Je voulais d’abord vérifier. Je suis venue vers vous aussitôt que je suis arrivé. On a eu de gros problèmes de gestion des relèves, ce matin. Je suis désolée.
– Ce que vous êtes en train de dire, si je comprends tout, c’est que notre mère a vraiment disparu.
– Pire. Que bientôt, votre mère ne sera peut-être plus du tout votre mère… »

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