1K#17 / Entre les Murs... (Partie 10)
Je
ne souhaite rien de plus que de vivre en accord avec moi-même jusqu’au bout.
Moma s’était répété cette
phrase, sans cesse, inlassablement, tout au long de la nuit, pour lutter contre
les effets des produits. Elle avait tenté de l’écrire sur un petit bout de
papier, mais la communication entre l’envie d’écrire, dans sa tête, et la
capacité d’écrire, au bout de ses doigts, était rompue. Elle parvenait à saisir
les objets, les organiser, les préparer. Mais une fois que la pointe du crayon
touchait le papier, il n’y avait rien d’autre que des formes abstraites,
désordonnées. On aurait dit qu’une pelote de laine emmêlée tentait d’imiter
l’art de l’écriture.
Et puis on l’avait placé dans
ses quartiers aux Soins Complémentaires.
Sa nouvelle – mais temporaire – chambre, lui était vaguement familière. C’était
une pièce toute blanche au plafond haut, qui sentait fort l’acétone. Une pièce
faite pour ne rien évoquer d’autre que le vide et l’absence.
Moma pensa un instant à
l’absurdité de vouloir protéger des gens d’eux-mêmes en ne les stimulant
qu’avec du rien. Ou alors, c’était peut-être parce que la plupart des gens qui
finissent ici sont trop stimulés, alors on cherche à équilibrer. Voilà, c’était
ça. On les mettait dans un lieu froid, hygiénique, neutre et vide aux murs
rembourrés pour que les images, les pensées fouillies, les angoisses et le trop
de sens que tout peut prendre ne rebondissent jamais sur rien, viennent se
lover dans les interstices, les creux. Pour que tout se glisse dans ce confort
et s’endorme. Amène un peu de paix.
Etait-ce ce qu’on
cherchait à lui apporter, à elle aussi ? La paix ?
Ça n’avait aucun sens. La
paix elle l’avait quand on ne la bourrait pas de calmants ou d’autres saletés.
Elle était assise, au
milieu du sol molletonné, le regard fixe, décortiquant la porte renforcée avec
le petit carré de vitre suffisant pour qu’on la surveille. Mais surtout
suffisant pour qu’elle puisse surveiller l’extérieur. Le couloir qui passait
devant sa cellule capitonnée était éteint presque entièrement. Seule une
veilleuse qu’elle situait de mémoire un peu plus loin à droite en sortant,
projetait sur le mur juste en face de son petit carré ouvert sur le monde les
ombres de quiconque passait à proximité. Coup de bol, à sa connaissance, il n’y
avait rien à sa gauche qui puisse présenter un quelconque intérêt pour elle.
Une Infirmière passa la
tête devant la vitre et maintint le regard quelques instants avec Moma. Elle
repartit sans rien demander.
Moma se sentait
engourdie. Et elle ne savait évidemment plus depuis quand elle était là. Elle s’était
réveillée, après une injection d’adrénaline, complètement désorientée et
fébrile. On lui avait donné quelques informations essentielles. Elle avait reçu
la visite de ses fils, ce dont elle ne se souvenait absolument pas, et lorsque
l’un des deux avait voulu l’embrasser pour lui dire au revoir, elle s’était
sentie agressée et avait griffé l’homme puis tentée de le mordre. On avait dû
la maîtriser, l’éloigner et l’isoler quelques temps et lui faire avaler n’importe
quel opiacé suffisamment costaud pour venir à bout de ses pulsions. La petite
dame était tenace. Les Infirmières n’avaient pas cessé de répéter ça : « Vous
êtes tenace pour votre âge. Un sacré morceau, oui. » Avec un mélange
étrange de rire, de fatigue et de défi.
A plusieurs occasions,
ses pensées partaient loin, devenaient vaporeuses, cotonneuses, lui échappaient.
Elle se mettait à s’entendre crier elle-même des mots qu’elle ne comprenait pas.
Elle voulait se lever mais son corps était complètement tétanisé, les poings serrés,
les doigts tentaient de s’enfoncer dans la chair, sa respiration était
chaotique, bruyante, entrecoupée de hoquets, de sursauts, d’exclamations
absurdes. Ses mollets devenaient brulants, comme après avoir couru jusqu’à s’écrouler
d’épuisement. Une fois même elle avait eu une impossible envie de vomir.
Tout n’était autour d’elle
qu’absurdités. La violence, la panique, l’impotence. Elle ne connaissait rien
de tout ça. Pour la première fois de sa vie, elle se sentait incapable et n’avait
pas la main ou le contrôle sur ce qui lui arrivait.
Elle qui avait mené sa
barque d’une main ferme, intraitable, douce aussi. Elle qui avait élevé trois
garçons, sans l’aide de personne. Elle qui les avait aimés et les aimait
encore. Qui s’était battu contre les cauchemars, contre les moqueries, contre
les obstacles opposés par le hasard ou par tous les mal intentionnés.
Elle tenta de se relever,
après quelques heures passées ici, avant d’avoir des fourmis dans les jambes. L’effort
fut plus compliqué que prévu à fournir, d’autant plus avec son genou douloureux.
Elle avait subi plusieurs opérations tout au long de sa vie. Et finalement, le
problème n’avait jamais été complètement réglé. Mais pour l’heure, sa tête ne supporta
pas l’épreuve que cela avait représenté de se redresser, sa vue se parasita de
taches de couleurs, tout tourna autour d’elle. Ses jambes ne purent la tenir
debout et elle retomba, face contre terre.
Elle resta ainsi un long
moment, jusqu’à ce qu’une Infirmière passe et comme la fois précédente, jette
un œil à l’intérieur. Elle appela une collègue, ouvrit la porte et pénétrèrent rapidement
dans la pièce. Elles retournèrent précautionneusement à deux la vieille dame puis
la mirent sur ses deux pieds, pour tenter de la poser délicatement sur le lit
du coin de la pièce. En fait de lit c’était surtout un appendice adapté à l’architecture
particulière de la salle, qui débordait d’un mur et remplissait tout un coin,
en étant bien plus confortable et bien plus proche de ce qu’on pouvait espérer
d’un matelas plutôt que du sol, quand bien même celui-ci était capitonné.
L’une des deux
infirmières, cheveux auburn, coupe brosse, tondue sur les côtés, se pencha sur Moma,
l’inspecta rapidement, testa ses réflexes à la lumière et prit son pouls. Elle
envoya l’autre chercher de l’eau.
Moma se mit à parler sans
raison et sans raconter quoi que ce soit qui ait du sens. Sa voix faisait des
allers-retours entre le grave et l’aigu, le chuchoté et le rugi. Elle se mit à toucher
les bras, le visage, les cheveux, un peu tout ce qu’elle avait à portée de l’infirmière,
à agripper des bouts de tissus ou de peau, à caresser, à pincer, à griffer. Ses
jambes finirent par se joindre à la partie, battant l’air comme sur un vélo
imaginaire. L’infirmière à l’eau revint. Elle glissa la paille qui trempait
dans l’espèce de mélasse – eau gélifiée, qu’ils disaient – dans la bouche de
Madame Kraviec pendant que l’autre lui bloquait les bras. Cela aida la patiente
à s’apaiser un peu. Quelques instants, mais toujours sur elle, les deux
infirmières soufflèrent et l’observèrent pour s’assurer que plus rien ne se
passe.
Soudain, Moma attrapa le
visage de celle qui était la plus proche d’elle, visa le nez et envoya son front
faire connaissance. Elle recula, sous la douleur, en insultant tout ce qu’elle
pouvait de la race et de la famille de Myriam Kraviec.
La deuxième infirmière,
qui avait désormais le champ libre, lui mit une gifle impressionnante, qui lui
fit voir les étoiles et elle saisit sa collègue par les épaules pour la faire
sortir le plus vite possible.
Une fois dehors, la porte
bien fermée – Moma avait compté, les infirmières avaient vérifié trois fois –
la vieille dame, endolorie, mais sous l’effet de l’adrénaline et de l’instinct
de survie, commença à cogiter à toute vitesse. Elle attendit de longues secondes,
à l’affut, au meilleur de ce que sa tête pouvait donner. Elle glissa sa main
dans son pantalon de pyjama et tâtonna quelques instants. Elle soupira de
soulagement et sortit une carte magnétique. Si ce n’était pas un passe-partout,
ça y ressemblait fortement. Les choses se présentaient de mieux en mieux pour
elle.
Avec le nez cassé, l’infirmière
mettrait surement un long moment pour se rendre compte de ce qu’on lui avait
pris. Il ne restait qu’à attendre qu’on vienne lui porter ses prochaines
pilules, qu’on passerait vraisemblablement par la petite trappe de la porte,
juste sous la vitre. Le reste serait un jeu d’enfant.
Ailleurs, une femme d’un
certain âge, cheveux grisonnants, coupés très courts, de grosses lunettes
violettes, en tenue sport-chic pénétra dans le bureau de Bonjour Protocolaire, – c’était le surnom que Mikhail et Jonas lui
avait donné après son accueil le jour même – une femme brune, aux cheveux
longs, un peu enrobée, le visage marqué.
« Les rushes incriminants
viennent d’être traités. Il y aura donc un glitch, enfin, comme un bug, sur les
vidéos. C’est relativement commun. On a fait ça au mieux.
– C’est quand même
malheureux de devoir en arriver là. Carl va bien ?
– Oui, on l’a sédaté. Il a
dû dormir une petite heure. Rien vu, rien entendu. Il est gentiment rentré chez
lui à la relève.
– Merci. Pourquoi est-ce
qu’il faut que cette dingue nous rende la vie aussi compliquée ?
– Surement un vieux complexe
pas bien réglé.
– C’est ridicule. Elle ne
se rend pas compte qu’on est en train de sauver ses vieux os ? Qu’elle va de
mieux en mieux ?
– Peut-être qu’il faudrait
discuter avec elle, maintenant. Ça pourrait nous aider. »
Avant qu’elle n’ait eu le
temps de donner son avis, le portable de Bonjour
Protocolaire vibra, l’écran s’alluma, indiquant un SMS.
Elle le lut et ne put
empêcher un « Putain » particulièrement sévère de s’échapper de sa
bouche.
« Un problème ?
– Deux. Les fils Kraviec viennent
d’arriver. »
Elle sortit un deuxième
portable d’une de ses poches et tapa en urgence en SMS : « Fils
Kraviec arrivés. Mesure d’Urgence. »
Lunettes
violettes reçut le SMS dans la foulée.
« On fait quoi,
concrètement ?
– Oui, tu es nouvelle, c’est
vrai. Tu n’as pas encore tous les codes.
– Et donc ?
– Et donc, on va remettre
de l’Ordre. »
Lunettes
violettes ne put retenir un sourire. Elle salua Bonjour Protocolaire et sortit du bureau,
satisfaite et un poil excitée. Elle se le répéta comme pour elle-même : « De
l’Ordre ».

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