1K#16/ Entre les Murs... (Partie 9)

Joanie s’était levée avec plus d’une heure d’avance. Son sommeil avait été un mélange étrange. Intense, mais fragile, comme un regard. Il avait été reposant, mais inquiété, comme une grosse nuit précédent un événement important.
Quand elle avait ouvert les yeux, sa Massive envahisseuse, encore groggy, commençait à bouger. Joanie avait pris la peine, avant d’aller rejoindre les bras de Morphée, de lui attacher les mains dans le dos et les pieds, avec du gaffeur gris. Elle avait d’ailleurs profité de l’occasion pour en couper un bout qu’elle avait collé sur la bouche de l’Infirmière des Soins Complémentaires afin de s’assurer, si pas sa coopération, au moins son silence.
Le choc avait visiblement été plus grave qu’escompté. Une jolie trace de sang lui barrait le visage, depuis plus haut que le front jusqu’au gaffeur. Elle semblait aussi ressentir des picotements dans les jambes, vu les mouvements sporadiques et erratiques. Joanie se rendit compte alors qu’en la tirant pour la poser, en position assise, contre un fauteuil en tissu, imitation Louis XIV, elle l’avait accidentellement trainée à travers les bris de verre et les coulures de la lampe à lave. Ce n’était pas particulièrement étonnant que les taches de bleu sur le jean gris délavé aient viré au violet.
Joanie se leva et se dirigea dans le couloir, sous le regard ahuri et pressant de son invitée surprise. Elle revint quelques instants plus tard avec une clé de 15 mixte et un verre d’eau. Elle resta à une petite distance, pour être sûre de ne pas prendre un coup de pied ou un autre geste agressif, spontanée, et pas forcément réflexe.
« Bon. Je… Ces deux objets sont là pour vous. Mais c’est vous qui décidez lequel… Je veux dire… Tu as le choix. Je vais poser le verre juste à côté de toi et t’enlever le gaffeur. Le reste dépend de ton humeur. A toi de savoir ce que tu préfères que je te colle dans la bouche. »
Joanie avait petit à petit repris une forme étrange et légèrement malsaine de contenance en s’adressant à son otage. Elle en était même arrivée à être fière de sa petite punchline.
Elle tira le gaffeur d’un coup sec. L’invitée étouffa un cri de douleur, grogna, tandis que Joanie avait brandi la clé.
La Massive avait du sang coagulé sur ses lèvres très sèches et craquelées par le manque d’hydratation et les heures sous le gaffeur, la bouche pâteuse et un gout tenace d’acier sur la langue.
Elle défigura Joanie.
La jeune infirmière ne la lâchait pas non plus des yeux. En cet instant, c’était un félin à l’affut, le corps prêt à bondir, tout muscle tendu.
« Qu’est-ce que je fiche ici ?
– Tu as été interceptée alors que tu tentais d’agresser, je ne sais à quelle fin, et je ne sais jusqu’à quelle extrémité une employée des Coquelicots à quelques heures de prendre ses fonctions auprès de Madame Myriam Kraviec, alors que ladite employée lisait un dossier sur sa future patiente.
– Je ne vois pas de quoi vous parlez. C’est quoi les Coquelicots ?
– Arrête ton petit jeu, tu y travailles. Je t’ai croisée à plusieurs reprises. Notamment dans l’aile psy.
– Et donc pourquoi j’agresserais une collègue ?
– Ça, je n’en ai pas la moindre idée. J’aurais préféré te poser la question avant de te casser le nez.
– Vous m’avez cassé le nez ? Mais je vais porter plainte ! »
Joanie fit un pas en avant, vif, qui montra clairement sa détermination et sa volonté à lui casser un peu plus que le nez si ce petit manège ne s’arrêtait pas rapidement.
« Tu vas effectivement te rendre dans un commissariat, mais ce sera pour dire que tu as été contrainte et forcée à t’en prendre à moi. Ce sera moins pire pour toi de dire que tu l’as fait sous la menace que de ton plein gré. Tu vas trouver une raison, une excuse, quelque chose, et tu vas balancer les gens qui sont au-dessus de toi. Est-ce bien clair, ma grande ?
– Mais vous êtes tarée !
– Arrête de me vouvoyer ! »


Elle montra les marques rouges, éparses et disparates de part et d’autre de son cou puis souleva de manière rageuse une mèche de cheveux pour découvrir son front, qui était marqué. Une disgracieuse tâche violacée commençait à grossir.
« Il y a quelques heures, tu as tenté de me tuer. Alors ça suffit, le cinéma, maintenant ! »
Elle se releva, donna un coup de pied en latéral dans les jambes de sa visiteuse nocturne pour les décaler et mima de laisser la clé rencontrer cordialement l’un des genoux.
« D’accord, d’accord ! Tu as raison, on m’a forcée. Si j’y vais et que je demande un examen toxicologique, ils trouveront des trucs dans mon sang. Ils m’ont injecté une substance très riche.
– Riche ? Développe autant que possible.
– Alors déjà, ils l’appellent la Gate, comme « porte » en anglais. Ils ont commencé par lui trouver un nom pour que ça puisse finir par se vendre dans les rues quand ce sera au point.
– Ça fait quoi ?
– Dans le cas de la formule qu’on m’a injectée, ce qui est recherché c’est un psychotrope relativement puissant, un désinhibiteur, qui joue sur l’agressivité. Là où c’est fort, c’est que ça rend docile. Tu deviens une petite machine à obéir. Et ça nettoie une partie de la mémoire. En gros, c’est surtout sur la mémoire à court-terme que ça joue, et ça tendrait à la bousiller après trop de prise. Mais, à moins de se réveiller après s’être fait casser la gueule, ça laisse des trainer des vagues agréables un peu partout dans le corps, une sensation de satiété et ça fait bondir la production d’endorphine. Et c’est extrêmement addictif.
– Génial, une drogue du violeur nouvelle génération. »
Joanie commença à faire les cent pas, se massant les tempes, se retournant la tête, serrant les dents. Puis elle s’arrêta net. Fixa son informatrice d’infortune. Celle-ci finit par reprendre la parole.
« Oui. Enfin, en gros.
– En fait, du côté de l’utilisateur, c’est une Drogue de l’Oubli, ce qu’à peu près tous les utilisateurs recherchent. Et du côté du vendeur, fournisseur, producteur, c’est une Drogue de Maître du Monde.
– C’est un bon résumé.
– Et ça te rend fière ?
– Non. On m’a coincée. Je te jure. J’ai rien pu faire. Ça correspond à un boulot d’embrigadement de plusieurs mois. Il y a tout un truc derrière, qui va bien plus loin que la drogue.
– Et quel est le rapport avec Madame Kraviec ?
– Les patients âgés qui ont fait un AVC sont d’excellents cobayes, vu ce que le cerveau subit pour s’en remettre. Madame Kraviec tient une excellente forme en plus de ça. Ça faisait un certain nombre de bonnes raisons pour se servir d’elle. »
Joanie reprit le gaffeur sur son bureau, en déchira un bout et le colla sur la bouche de sa prisonnière, incrédule.
« J’ai besoin de me doucher. Ça me lavera un peu la tête. Ensuite, je nous fais un café ou un thé, et je te détache. Et je te dépose au commissariat. Après ça, je file aux Coquelicots. Pour l'instant, j'ai besoin que tu te tiennes sage. Je parie que je suis pas la seule personne liée à Madame Kraviec à avoir été attaquée. »
Un peu hésitante, la muette baissa les yeux et acquiesça honteusement.
« Bien. Tu vas m’en dire plus. Quand on sera en route. Il faut la sortir de là. »

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