2K#7 / Entre les Murs... (Partie 8)

Mikhail fut réveillé par une petite main, maladroite, qui lui malaxait la partie charnue des pommettes, la tirant et la poussant.
« Tonton Mimi, lève-toi. C’est le petit-déjeuner.
– Non, laisse-moi encore dormir, maman. »
Un rire sonore, hoquetant, aigu emplit la pièce.
« Mais n’importe quoi, Tonton Mimi, je suis pas Moma. Je suis Magda.
– Ah pardon, mais vous vous ressemblez tellement. Surtout la voix. J’ai confondu. Ahlala, qu’il est bête ce Tonton. »
Il bascula sur le canapé, se redressa et saisit la petite fille qu’il fit sauter dans ses bras, tandis que son rire illuminait une fois de plus la pièce.
« Bonjour le bel endormi. »
Mikhail, sa nièce dans les bras, sursauta. De la table de la cuisine, c’était son frère, déjà habillé et apprêté qui l’avait appelé tandis qu’il secouait avec une maîtrise certaine le biberon de Jarod. Le soleil se levait tout juste. Et en cette saison, ça signifiait qu’il était bien trop tôt pour aller au boulot. Décidément, les parents devenaient des individus surhumains. Ils apprenaient à vivre avec de nouvelles règles, de nouveaux horaires, une énergie magique les habitait et leur permettait de développer une résistance accrue aux aléas de la vie et des habitudes absurdes. Comme par exemple celle d’appuyer légèrement la tétine du biberon sur le dos de sa main pour mesurer la chaleur du contenu à l’aune de quelques gouttes qui finissaient par être bues par le parent. Peut-être, dans le fond, qu’ils aimaient simplement le goût du biberon mais qu’ils n’osaient pas en boire un complet tous les matins.
« Oh, pardon, bonjour Père exemplaire. Comment allez-vous ce matin ?
– Je n’ai presque pas été capable de dormir correctement suite à notre petite discussion nocturne. Je viens de me faire le café le plus écœurant de ma vie.
– Pire que ceux qu’on buvait quand on était aux States ?
– Pire que ceux-là. Mais je pense pas pouvoir fermer l’œil avant au moins 72 heures maintenant.
– C’est bien, la ténacité.
– Oh, ben tiens, oui c’est bien de ça…
– Salut les gars. Toujours là ? Vous voulez vraiment que je vous sorte moi-même ? Faut peut-être que je vous mette les clés sur le contact ?
– C’est une métaphore ?
– Dis donc, Mimi, tu ne crois pas que tu pourrais parler de la dame comme si elle était dans la pièce ?
– Elle parle d’elle à la troisième personne ?
– Mik, n’empire pas ton cas. »
Mikhail déposa Magda et un baiser sur la tête de Jarod. Tandis qu’il finissait le tour de la grande table en faux marbre noir, il saisit quelques toasts qui attendaient, encore fumants, dans une assiette au centre. Il en croqua un sans attendre puis se posa sur l’une des extrémités de la table, au plus près de la confiture. Et après avoir dégluti, il s’arrêta net et préféra se servir un verre de jus de fruit. Là encore, la sensation se répéta. Quelque chose lui bloquait complètement l’estomac, le crampait.
« Toi non plus, ça ne passe pas ?
– Ouais, non, pas du tout. Ça me colle un poids pas possible, j’ai le cœur au bord des lèvres. »
 Jonas sourit. Ce sale gosse qui lui servait de petit frère, cette espèce de grande gigue dégingandée, toujours la tête à ce qui se passait ailleurs, n’était finalement pas si éloigné de lui. Sur le devant de la scène, c’était un spectacle très différent qui s’offrait au public, mais derrière le rideau, c’était la même histoire qui était répétée.
Il n’avait presque pas dormi. Son plafond blanc lui avait servi de compagnie, tandis qu’il passait régulièrement sa main dans celle de Barbara. Elle savait ce qui se jouait chez son mari, et chez elle aussi, cela tordait quelque chose. Elle avait considéré qu’il valait mieux qu’elle dorme pour pouvoir assurer sa journée et avait pris un cachet qui avait bien vite fait effet.
Jonas prit Jarod et lui donna le biberon. Le bambin goba la tétine et but goulument, pendant que son père gazouillait, l’esprit déjà dans la voiture, sur la route, pour aller chercher Moma.
Ils avaient fait leurs aux revoir, Barbara avait mis les toasts tartinés mais impossibles à avaler dans un tupperware en prévision du moment où ils auraient faim et où ils auraient besoin de se mettre quelque chose sous la dent. Et ils avaient enchanté les enfants de Jonas en leur disant qu’ils allaient sûrement ramener Moma à la maison puis s’étaient rué dans la voiture.
Jonas avait la chance d’habiter dans cette zone un peu étrange, hybride, entre la campagne et la ville. Il ne subissait donc pas les bouchons et empruntait de petites routes avec une circulation assez régulière, mais peu de chance de croiser qui que ce soit ou d’être ralenti à une heure pareille.
Les deux frères avaient un peu plus d’une heure de route. Ils étaient tendus et ils n’échangèrent pas un mot pendant un long moment, jusqu’à ce qu’ils croisent un camion garé sur le bord de la route, rampe baissée.
« Tu te souviens de l’époque où on jouait à GTA ?
– Oui, enfin c’était l’époque où tu me balançais à Moma pour me piquer la manette surtout.
– C’était le bon temps. »
La route se prolongea encore un moment. Ils n’étaient pas encore tout à fait à mi-parcours lors A force de rouler, ils finirent par apercevoir, dans leur rétroviseur, un quatre-quatre qui arrivait à grande vitesse.
« Mais qu’est-ce qu’il fait ?
– Tu penses qu’il rentre énervé de soirée ?
– Je ne sais pas d’où il rentre, mais s’il ne lâche pas l’accélérateur, c’est dans nous qu’il va rentrer. »
Le quatre-quatre accéléra encore. Jonas jetait frénétiquement des regards au véhicule. Il s’approchait, dangereusement, en ligne droite, sans jamais freiner ou ralentir. Les jeunes pouvaient être cons, c’était certain, mais ce niveau de dangerosité était rare. Il appuya un peu plus sur l’accélérateur.
Le quatre-quatre allait bientôt les percuter.
Trois.
Deux.
Un.
Jonas avait anticipé juste ce qu’il fallait, il avait donné un grand coup de volant pour se déporter, puis un coup de frein aussi violent pour envoyer sa voiture déraper et esquiver le chauffard. Celui-ci avait commencé à freiner dès lors, mais propulsé par sa vitesse, et surpris, il ne parvint qu’à érafler le véhicule dans lequel les deux frères se trouvaient. Son moteur rugit et il tenta un demi-tour en dérapant pour clairement repartir à la charge.
Les Kraviec se regardèrent, incrédules et Jonas reprit le contrôle de ses esprits et de son véhicule à temps.
Il fit crisser les pneus, observa la voiture qui arrivait, à toute allure, sur eux. Ce n’était pas un accident mais un attentat.


Avec encore une fois timing particulièrement serré, Jonas desserra le frein à mains et enclencha le départ de la voiture, surchauffée, qui bondit en avant. Mais le même coup de génie ne se produit pas deux fois de suite et le quatre-quatre les toucha à l’arrière. Ils partirent à tourner sous le choc. Jonas parvint à redresser la voiture avec difficulté et il se remit droit sur la route pour tenter de fuir, mais cette fois, en direction de chez lui et non plus des Coquelicots.
Le quatre-quatre ne semblait pas prêt à lâcher l’affaire. Il reprit sa chasse, tel un tigre affamé dans la jungle, bondissant, rugissant, cherchant à épuiser sa proie avant de lui mettre le coup de grâce.
La voiture de Jonas était supérieure en puissance et pouvait donc le semer, mais s’il s’agissait d’encaisser les coups, c’était autre chose, et pour ce qui était du tout-terrain, on n’était pas dans la même catégorie de jeu.
Il avait eu une idée.
« Cet enfoiré veut se la jouer Duel de Spielberg. On va lui montrer qu’on n’a pas les mêmes références !
– Tu veux dire…
– On va lui faire une GTA, à cet enculé ! »
Et il accéléra, espérant que le quatre-quatre le suive. Ce qu’il fit. Jonas connaissait la route. Il commença à donner des coups de volants erratiques, comme s’il perdait le contrôle du véhicule, et sa vitesse aussi, devint irrégulière. Le quatre-quatre profita de ce qu’il pensa être un avantage et accéléra, gagnant du terrain.
Le camion à rampe était toujours là et il était désormais en vue. La conduite de Jonas devint de plus en plus chaotique et il se faisait manger du terrain chaque seconde.
 Le camion se rapprochait.
Se rapprochait.
Jonas prit un risque énorme.
Il freina net, et donna un coup de volant. Aidé par la direction assistée, et par un grand coup de frein à main, il tapa contre le bord de la rampe, mais ne la prit pas. La voiture partit en glissant un peu plus loin.
Le quatre-quatre, par contre, paniqua, n’eut pas le temps de dévier correctement, prit la rampe, à très haute vitesse, bondit, et vint s’écraser contre le cul de la cabine. Tout le camion sauta de quelques mètres en avant, sous la force du choc.
Quelques interminables secondes se passèrent. Mikhail avait les larmes aux yeux, Jonas soufflait comme un bœuf. Ils se regardèrent et sans un mot, décidèrent de concert de sortir de la voiture pour aller voir l’autre.
Ils se dirigèrent vers le quatre-quatre renversé.
La personne à l’intérieure avait du sang qui lui coulait de la tête. La fenêtre côté conducteur s’était brisée.
Jonas défit la manche et quelques boutons de sa chemise et planqua sa main dedans. Il secoua la veste que portait la conductrice. Un téléphone portable en tomba. Un modèle résistant, waterproof. L’écran néanmoins, avait très légèrement craqué.
Il appuya sur le téléphone vert et appela le dernier numéro.
La réponse, au bout de quelques instants, lui fit sortir les yeux des orbites.
« Quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
– C’était l’Infirmière Responsable du Service des Soins Complémentaires des Coquelicots. »
Les deux sentirent la colère et l’horreur les remplir. Ils devaient vraiment faire quelque chose. Ils remontèrent en voiture et prirent la route de chez Jonas.
Ils parvinrent à atteindre le foyer rassurant de ce dernier.
La voiture cabossée dérapa sur le petit chemin devant la maison. Enragés, les deux frères bondirent hors du véhicule sans même prendre la peine de le refermer et ils s’engouffrèrent dans la maison.
Les enfants leur sautèrent aux cous. Ils durent calmer leurs ardeurs innocentes et bondissantes, cet enthousiasme enfantin si rafraichissant qui parvint même à les apaiser un peu.
« Moma n’est pas encore avec nous les enfants, on a eu un petit accident sur la route alors on est venus chercher des affaires pour être plus en sécurité.
– L’accident était grave ? Il y a eu les ballons de sécurité ?
– Oui, Magda, et du coup, il faut les regonfler, c’est pour ça qu’on est revenus. »
Les enfants acceptèrent rapidement. S’ils avaient eu un accident, il fallait regonfler les ballons de sécurité c’était purement logique.
Comme beaucoup de gamins qui font des conneries ensemble, Jonas et Mikhail avaient développé des techniques pour ne pas se faire griller. Et notamment, ils avaient fini par inventer une langue basée sur les signes, avec un alphabet et des signes-mots particuliers, mais à une seule main, pour un maximum de discrétion. Pour que les enfants, qui les collaient, ne comprennent pas, Jonas décida d’échanger par ce moyen avec son frère. Il tapa deux fois de l’articulation des doigts sur la table en faux marbre noir, pour attirer l’attention de Mikhail.
« J’ai toujours l’arme de Pop, dans le garage. Etagère à droite de la porte quand on entre, va la prendre, on pourrait en avoir besoin.
– Elle n’est pas trop abimée ?
– Barb adore bretter. Elle en prend soin comme d’un diamant.
– Elle doit surement être en meilleur état qu’à l’époque de Pop.
– Tu n’imagines même pas. »
Mikhail, impatient, se leva de la table et se dirigea vers la porte qui menait au vestibule qui ouvrait sur le garage, tandis que Barbara s’approchait de lui. Elle le siffla. Il se retourna et récupéra en vol, de justesse, les clés de sa voiture.
« Va la mettre dans le coffre tout de suite. »
Mikhail regarda Jonas d’un ton surpris. Ce dernier lui répondit en hochant la tête sur le côté, un sourire clair sur le visage, qui voulait dire, sans l’ombre d’un doute : « Bien sûr qu’elle a appris. Ce n’est pas ma femme pour rien. »
Le cadet jeta un œil à Barbara et fit un « oui » de la tête qui rebondit à plusieurs reprises, signifiant à la fois le respect qu’il éprouvait pour elle à cet instant d’avoir percé leur code et aussi son accord pour faire ce qu’elle venait de lui conseiller.
Mikhail fut surpris de l’étrange chaos que représentait ce garage, en comparaison du reste de la maison. Le sol en béton, était froid et poussiéreux. La pièce semblait n’avoir pas profité de bien plus de lumière que ce que représentait le fin filet de soleil qui passait à travers une persienne depuis plusieurs semaines. Il enjamba une petite pile de carton, poussa un amas de plinthes et ouvrit la porte de l’étagère. Une pharmacie, tout ce qu’il y avait de plus classique. Mikhail ne comprit pas, il regarda autour s’il y avait d’autres étagères, pour peu qu’il ait mal compris. Mais non. Sur l’étagère, il le perçut enfin, un petit étui noir, comme un étui de clarinette ou de flute, dépassait à peine. C’était la seule chose qui ne semblait pas poussiéreuse.
Il ouvrit l’étui et la regarda. L’épée courte du paternel. Trop grand pour être un simple poignard. Trop petit pour être un sabre. Il attrapa au passage un vieux club de golf.

Parfait.

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