2K#6 / Entre les Murs... (Partie 6)

« Brulez-la ! Brulez cette sorcière ! »
Le village était en émoi. La terre et la boue des petites rues étaient battues sous le grondement des pieds, des sabots, des chariots et des armures. Au passage de l’effrayante fanfare, les fenêtres s’ouvraient à la volée. Les habitants, terrifiés, cachaient les yeux de leurs enfants, et hurlaient à tous les vents. Les passants dans la rue quant à eux s’empressaient de se ruer sur les étals du marché, de saisir ce qu’ils pouvaient de fruits et de légumes tapés ou écrasés au soulier et de les jeter par-dessus la rangée de Chevaliers en Armure, perchés sur leur monture, afin d’atteindre la cage dans laquelle s’agitait une femme, dans des loques, pieds et poings liés.
Le Grand Inquisiteur, en tête de la marche, sur un cheval en drapé blanc, haranguait le petit peuple. Aussi régulièrement que possible, il trempait ses doigts dans le petit bol en argent gravé et dispersait quelques gouttes çà et là sur les gens autour de lui, en signe de bénédiction.
« Vous nous menez sur le bon chemin. Par vous fidèles, par vous croyants, la Grâce de Dieu nous touche tous. Amen ! »
Et toute la foule criait « Amen » en écho. Un écho sourd, rageur, lourd comme un temps d’orage. Et les jets continuaient à frapper la cage et la jeune fille, prostrée, attachée, secouée dans la cage qui avançait péniblement sur la route cahoteuse.
Elle ne souhaitait opposer aucune défense ni agressivité à cette situation. En ces temps d’obscurantisme, la colère n’était jamais rien d’autre qu’un moyen d’attiser les flammes de peur. Elle ne voulait pas mourir. Elle avait peur. Mais quelque chose au fond d’elle, l’incitait inlassablement à résister à ses pulsions. Une intuition.
Elle savait qu’elle avait tout oublié de ces deux derniers jours. Elle connaissait la sensation. Elle l’avait déjà expérimentée. En jetant un œil à la foule et à l’avenir sombre qui se profilait sous les cieux et se terminait au sommet d’un monticule de bois au milieu duquel se dressait un solide et funeste pilier, elle regretta soudain sa nature curieuse.
Elle avait vaguement en tête le point de départ de cet espace rempli de rien dans sa mémoire.
Johanne faisait bouillir de l’eau, dans une marmite, au-dessus d’un feu qui peinait à se maintenir. Sur le sol, à ses pieds, elle avait déchiré un linge en trois bandes de tissu.
Sur la première bande, elle avait placé des racines concassées de fleurs diverses cueillies dans la forêt.
Sur la deuxième se battaient en duel quelques ronces.
Sur la troisième, posés les uns sur les autres, des pétales de coquelicot rougeoyants se ternissaient et se ramassaient sur eux-mêmes à vue d’œil.
Elle les replia de sorte à garder les végétaux dedans puis fit un nœud à chaque bande. Elle se pencha au-dessus de la marmite, l’eau frémissait. Elle tenta d’attiser le feu, quelques instants. Sans succès.
Une porte à l’autre bout de la pièce, s’ouvrit, laissant apparaître une dame, un peu âgée, le dos vouté, certaines dents manquantes et d’autres tachées. Elle avait ce visage aimable naturellement des personnes qui ont beaucoup vécu et dont une partie du visage glisse avec la fatigue et les années et vient se poser contre la mâchoire, donnant l’impression que tout n’est que sourire. Ses cheveux gris et blancs, en bataille sous l’étoffe qu’elle se nouait sur la tête, évoquaient les branches des arbres qui s’entremêlent, quand on se promène dans les bois et que l’on cherche à voir le ciel. Tout n’était que mélange clairsemé, croisement, zones d’ombre et de lumière. La vieille dame regarda Johanne, de ses autrefois grands yeux qui, aujourd’hui, étaient tellement rieurs, qu’on ne percevait que très difficilement leur couleur. Ils étaient d’un marron intense, profond, marqué, qui confinait presque au noir.
Elle fit un geste à Johanne.
« Oui ?
– J’ai besoin que tu m’aides, ma petite. J’ai renversé le bois que nous avions en avance. Il n’y en a plus tant que ça, mais qu’il y en ait autant ou plus, épars de la sorte, je ne puis pas les prendre moi-même. »
La vieille au dos voûté n’était effectivement plus aussi forte qu’elle l’aurait souhaité. Johanne regarda quelques secondes son ainée, en profitant pour l’inspecter. Elle aperçut une légère déchirure au niveau d’un genou. Le tissu autour commençait à s’empourprer. Et derrière la déchirure, elle vit clairement l’écorchure responsable. Elle voulut faire quelque chose, mais elle se vit opposer un refus obtus.
« Mina ! Laisse-moi t’aider. Comment vas-tu faire pour me courir après, si tu ne me laisses pas te soigner ?
– Et bien je te laisserai courir jusqu’à ce que tu sois fatiguée, Nana. J’ai déjà marché et couru bien plus que tu ne peux l’imaginer. A la fin, c’est l’expérience et la patience qui l’emportent. Comprendre ça, c’est comprendre comment nous vivons.
– Comment ?
– Les vieux le savent : à la fin, c’est toujours le temps qui gagne. Alors, il suffit d’user de ses méthodes. Nous ne pouvons gagner contre lui, mais nous pouvons jouer avec lui pour gagner contre tous les autres. Quand tu en auras eu assez de ce jeu, ce sera le début de l’amusement pour moi. »
Hermine était la grand-mère de Johanne. Elle l’avait élevée presque seule, un peu à l’écart des gens, car elle-même ne les appréciait pas particulièrement. Elle avait perdu celui qu’elle avait épousé et ses enfants étaient pour beaucoup malades morts. C’est ainsi qu’elle s’était isolée. Moins elle se mêlait au monde, moins elle prenait le risque d’une rencontre. Moins elle prenait le risque d’une rencontre, moins elle se rendait vulnérable à la perte.
Lorsque son fils – le père de Johanne – soulard qu’il était, avait tabassé à mort la mère de l’enfant pour lui avoir donné une progéniture rousse, la vieille dame s’était ruée chez lui, l’avait battu jusqu’à ce que la douleur, soutenue par l’alcool, le fasse vomir, puis elle avait enveloppé la petite fille dans un linge et elle l’avait ramenée chez elle.
« Allez, cesse donc de discuter. J’ai besoin que l’on chauffe cette maison. La saison d’été a été particulièrement sèche cette année, le bois n’est pas très bon et le feu est bientôt éteint. Ne traîne pas.
– Excuse-moi, Mina.
– Au passage, veux-tu bien me ramener la hache ? »


Johanne acquiesça et sortit de la petite maisonnée en pierres et au toit d’ardoise. Le vent s’était levé et la jeune femme avait les cheveux qui lui dansaient devant les yeux et ses vêtements s’acharnaient à ne pas tenir en place.
Même certains arbres remuaient tant sous le vent que Johanne se demanda s’ils allaient pouvoir tenir debout encore longtemps. Elle connaissait les bruits du bois. Le bois qui se balance, sous le vent. Le bois qui pousse, lentement, à son allure, remue la terre et le fait bruisser comme un ventre en peine. Le bois qui s’étend, s’étire, gonfle et craque lorsqu’il fait chaud. Celui qui devient timide, se resserre lorsque le givre frappe. Elle entendit très clairement un tronc crier. Plutôt que de se déraciner, le petit pin dont il était question se brisa partiellement. Elle marcha quelques minutes avant de tomber sur l’arbre en question. Il n’était pas complètement cassé, une partie le retenait encore solidement.
Johanne sauta dessus à pieds joints pour essayer de terminer le travail du vent. Elle glissa et tomba assise parmi les feuilles, la terre humide, les cailloux et les insectes grouillants. Elle s’affala là, sans se poser plus de question. Les nuages dans le ciel se déplaçaient vite. Un de ceux qui passa au-dessus de la tête de Johanne était percé. En arrivant à hauteur de la bucheronne en herbe, le soleil illumina son visage si vivement qu’elle fut aveuglée. La chaleur était réconfortante mais la lumière agressive avait poussé Johanne à ne pas traîner plus longtemps.
Elle essaya à nouveau de casser l’arbre. Au bout de quelques sauts, elle y parvint, au prix d’une douleur dans la cheville. Elle traîna ensuite le demi tronc jusqu’à chez elle. Elle le posa juste devant là où se dressait en temps normal la réserve de bois, contre le mur près de la porte, sous l’avancée sommaire du toit.
Puis elle ramassa une buche qu’elle cala dans un de ses bras, en posa une, puis deux, puis trois par-dessus. De l’autre main, elle saisit la hache et ramena le tout à Hermine.
La grand-mère referma la porte derrière Johanne, lui saisit l’outil des mains pour pouvoir le poser sur deux crochets fichés dans l’un des murs tout près de la porte et inspecta les bouts de bois.
« Tiens, tu peux prendre celui-là. »
Elle fit glisser sur le sol une buche difforme, chétive, presque maladive.
« C’est pour garder le feu sous ta marmite. Je m’occupe de garder la cheminée en marche. »
Johanne s’en saisit sans que son plaisir soit feint et alla la placer sous sa marmite. Elle souffla sur le feu, l’attisa un peu, réorganisa les cendres dans l’âtre. Et il repartit. Pendant ce temps-là, l’eau avait eu tout le temps de cesser de crépiter.
Lorsque les bulles furent suffisamment sonores et visibles pour que Johanne reprenne ce qu’elle avait entamé, elle glissa délicatement tous les linges dans l’eau, l’un après l’autre.
Assez rapidement, les odeurs commencèrent à envahir la pièce. Des odeurs de terre, de bois. Le genre d’odeurs qui prennent la gorge, entêtent, laissent une sensation de dessèchement dans la bouche et de colle sur les dents dans un premier temps, puis qui s’adoucissent, allègent l’atmosphère, le rendent irréel, intangible, le font flotter un instant.
Johanne saisit la hanse de la marmite et l’éloigna du feu. L’eau commençait à se colorer. Une teinte rouge délicate, presque orangée. Elle remua la concoction pour que le mélange ne retombe pas, puis versa une louche dans un bol en terre cuite.
Hermine entra dans la pièce.
« Elle est prête ?
– Oh non, pas vraiment.
– Tant pis, nous devons espérer que ce sera suffisant. Ils arrivent. »
En plus du vent, en effet, il y avait un grondement qui emplissait le monde. Un grondement de plus en plus pressant, de plus en plus proche et reconnaissable. Des chevaux au galop.
Hermine avait l’habitude de recevoir des visiteurs pour cet élixir. Et en général, d’une certaine façon, les importuns repartaient en emportant ce pourquoi ils étaient venus en premier lieu.
Elle leur en faisait boire une bonne gorgée ou deux et les effets frappaient rapidement. Ils devenaient apathiques et incapables de décision. Elle les remettait sur leurs chevaux, à qui elle donnait une petite tape sur l’arrière-train. Et les bestiaux repartaient d’où ils venaient, s’ils étaient bien dressés. Sinon, Dieu sait où.
Mais cette fois, les hommes n’étaient pas pacifistes. Ils étaient 7, certains d’entre eux en Armure, guidés par un type aux allures d’allumé, le crâne tondu et portant une toge noire, blanche et or, tenant dans une main une croix épaisse en or également, tandis qu’il avait un exemplaire de la Sainte Bible dans l’autre. Il beugla sur les Chevaliers en Armure, qui descendirent difficilement de leur monture, s’armèrent de leurs épées et avancèrent sur la porte.
Hermine passa à la fenêtre.
« Attendez, Messieurs, que voulez-vous ? Ce n’est pas la peine d’en arriver là.
– Silence, Sorcière. Cet élixir que tu fais, c’est de la magie noire, tu dois répondre de tes actes. Tu n’as pas le droit de punir les enfants de Dieu. Tu n’en as pas l’autorisation, ni la position. »
L’inquisiteur fit signe aux Chevaliers, qui s’étaient immobilisés sous l’effet de surprise, de repartir.
« Vous ne comprenez pas du tout. Cette boisson n’est là que pour protéger ma tranquillité, pas pour punir qui que ce soit.
– En privant les hommes de leur âme, tu les prives de Dieu ! Tu les éloignes de la route qu’ils peinent déjà tant à trouver et qu’ils se battent continuellement à suivre. Tu ne peux plus te cacher.
– Si vous entrez, je vous préviens, je ne suis pas sûre de vous laisser ressortir. »
La voix d’Hermine avait changé. Ses yeux étaient chargés d’une énergie nouvellement retrouvée. Quelque chose de fougueux, d’enragé.
Les Chevaliers parvinrent à la porte et tentèrent de la casser, mais avant que le premier coup ne fut donné, elle s’ouvrit d’elle-même.

Ils pénétrèrent doucement, à la file indienne, dans la petite maison. Le premier trébucha dans un trou qu’Hermine avait creusé dans la terre à cet effet. Les deux suivants, en le percutant, le suivirent dans sa chute. Les trois autres eurent du mal à manœuvrer dans cet espace restreint. D’un même mouvement Hermine leur renvoya violemment la porte dessus, elle se tourna, attrapa la hache, récupéra la porte sur son retour, fit un pas de côté pour se mettre dans l’encadrement en enjambant les trois déjà vautrés, et envoya le côté non tranchant de la lame sur le crâne de celui qui était le premier en ligne. Le soldat recula lourdement et maladroitement à cause de son armure et par effet domino, le dernier tomba à la renverse.

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