2K#3 / Pour la République...
Le Gamin courait. Quelque part au fond de lui-même. Le long
des rues pavées, entre les caisses de bois pleines de pain et de légumes tapés,
presque plus propres à la consommation, autour desquels s’amassaient les gens
du tout Paris qui crevaient la dalle. Et ainsi les rues se dessinaient. On se
serait crus à la veille de la Révolution. Les ouvriers et les paysans avaient
prêté et se retrouvaient maintenant à devoir récupérer ce qui leur appartenait.
Toute la richesse qu’ils avaient aidé à créer et à mettre entre les mains de
l’Exposition Universelle. La plus grande responsable de tout ça continuait à
s’élever, toujours plus haut, et à toiser, de son regard de fer, le petit
peuple fragilisé.
De ses petits yeux noisette, il passait d’une boutique à
l’autre, enviant les produits en vitrines. Imaginant la sensation du vent dans
ses cheveux aux manettes d’un avion, à défaut de pouvoir en acheter un en bois.
Faisant des films dans sa tête, plutôt que de les projeter grâce à une lanterne
magique. Répétant machinalement des mouvements, au lieu de se procurer un
automate. Se souvenant tout juste du goût des croissants mais se repaissant des
odeurs qui enivraient la butte.
Montmartre arrosait de sa vie bouillonnante les
trop-bien-habillés, les riches, les savants, les rats de bibliothèque, les
bourgeois et les cons. Les savoirs que le Petit Sommet – c’est comme ça que la
mère du Gamin l’appelait – enseignait étaient bien plus chaleureux. Une bonne
miche de pain rassis cassée en deux, dans un fond de lait bouilli. Une pomme de
terre frite dans l’huile de tournesol qu’offrait généreusement Le Viandier du
coin, pour un peu qu’il ait eu du poisson à table, afin de s’en débarrasser. Un
coup de la tranche de la main pour remettre un pied de table boiteux en place.
Apprendre à apprécier un vin comme le sang de la Terre.
Le Gamin n’avait pas la moindre idée des noms des rues. Il
les reconnaissait à la texture des pierres qui montaient les murs, à l’odeur de
la pisse des chiens du quartier, au pelage des chats errants. Aux endroits où
ses copains se traînaient et fauchaient des confiseries.
Cela faisait un moment qu’il dévala la butte quand il manqua
de tomber, trébuchant sur ses pantalons, au milieu des pavés arrondis irréguliers
et glissants, où par endroit des poules avaient chié. Il tenta de se brailler
et de faire bonne figure dans fringues en loque trop grandes. Sur un banc, à
deux pas du Barbier où allait son Père, il y avait le Vieux Goriot. Il tirait
son sobriquet du roman de Balzac, que personne n’avait lu, sauf lui-même, dans
ce quartier.
Le Gamin avait cru comprendre que c’était à cause d’une
histoire de bœuf. Comme quoi il aurait perdu sa pauvre femme. Ce que le Gamin
ne comprenait pas, puisque, selon lui, si sa Femme avait été aussi pauvre que l’affliction
dans la voix des gens avait l’air de le sous-entendre, alors c’était une perte
de temps que de vouloir la retrouver, juste pour pouvoir combler ses dettes. Puis
en plus, un bœuf, ça pouvait même pas se marier, donc avoir une femme, c’était
pas logique.
Mais le Gamin ne comprenait pas tout, évidemment. Les
adultes faisaient plein de choses étranges. Comme construire des bites géantes
en plein Paris pour faire comprendre au monde entier que les bites géantes, c’est
le symbole de la France. Ça et la baguette. Finalement, vu la ressemblance
entre la baguette et les bites, la France, c’était peut-être les pays des
bites. On lui avait dit, au Gamin, que sa bite c’était pas encore sa bite. Que
pour l’instant, il avait un zizi mais que quand il deviendrait grand, son zizi
aussi. Et à un moment, il serait tellement grand, qu’il voudrait plus qu’on l’appelle
zizi. Et donc il pouvait avoir deux noms : queue, ou bite.
Le monde des adultes tournait de ça. Ça et, un peu aussi, l’argent.
Du coup les adultes érigeaient des bites hors de prix, ou alors
ils pionçaient lourdement, sur un banc, alors que le souper était dans moins d’une
heure, un exemplaire du Petit Parisien sur les genoux. Précisément ce que
faisait le Vieux Goriot. Ses lunettes glissaient progressivement le long de son
nez aquilin et son hirsute moustache blanche se soulevait au rythme de sa
sonore respiration. Il portait de vieilles fripes rapiécées de partout. Les
noirs étaient passés, et glissaient gentiment vers des teintes marron et gris. Les
tons plus clairs tendaient doucement vers du « poussière », en tout
cas, c’est la seule nuance de couleur qu’y reconnaissait le Gamin. Manquaient à
son gilet de nombreux boutons d’origine qu’il avait remplacé par ce qu’il avait
trouvé. Des blancs, des bleus, des plaqués or. Le Vieux Goriot était l’image du
Montmartre qu’aimait le Gamin. Drôle, confus, hétéroclite – même s’il ne
connaissait pas le sens du mot, il l’aimait et sentait que ça correspondait
bien – un peu perché au-dessus du monde, confortable et chaleureux, entier,
mais surement pas facile. Si les quartiers existaient par les gens qui les
faisaient vivre, alors, définitivement, Montmartre mourait de faim et
s’apprêtait à dévorer Paris, une marche après l’autre, de la première jusqu’à
la deux-cent-vingt-deuxième de l’escalier de la rue Foyatier, et d’enflammer de
son envie d’abord la rive droite, puis la gauche.
Le dormeur portait des chaussures un peu trop petites pour
lui. Le Gamin s’approcha discrètement. Il défit les lacets de la chaussure
gauche du Vieux, une botte militaire haute jusqu’au genou, les desserra
délicatement. Puis il tira dessus jusqu’à ce qu’elle soit sortie de tous les
œillets. Le Vieux eut un sursaut de sommeil, il ouvra mollement un œil. En un
éclair Le Gamin planqua le lacet dans une des poches profondes de ses trop
grands pantalons. Le Vieux grommela et une fois que ses yeux furent
complètement ouverts il tenta de crier.
– Mais qu’est-ce qu’y vient fout’, là, c’marmot !
Hein ? Tu fous quoi, gamin ?
Le Gamin, vif, avait avancé un index vers le nez du Vieux
pour lui remonter ses lunettes, et de l’autre, il avait déposé le Canard sur le
banc, à côté du vieux.
Ce dernier, dans l’instant où cela se passa, ne put s’empêcher
de vivre un moment de grâce. Il fut si touché par le geste de l’enfant et la
lueur de fougue et de fraicheur dans ses yeux qu’il renifla, passa une de ses
mains, sous son nez, s’essuyant la moustache, le nez et la bouche d’un seul
geste sur sa mitaine.
Le Gamin n’en avait aucune idée, mais il venait d’évoquer à
son ainé des années meilleures, plus douces, à une époque où son rire résonnait
encore en écho de celui des enfants du quartier qui copinaient avec les siens
propres.
Il n’attendit pas le « Allez, tire-toi, p’tit bonhomme » paternel qui allait suivre, accompagné d’une petite tape aimable sur la tête. Il n’appréciait pas vraiment les petites tapes sur la tête. D’ailleurs il n’appréciait pas vraiment les démonstrations physiques, qu’elles soient d’affection ou d’affliction. Il salua d’un « Pardon m’sieur. Bonne journée ! » et s’éloigna en s’agrippant à ses pantalons trop grands. Il tourna dans une petite ruelle. Il sortit le lacet de sa poche et s’en fit une ceinture. Il sauta à quelques reprises sur place, pour être bien certain qu’il pourrait courir sans encombre, sans que cela tombe et passa la tête à l’angle pour observer le vieux. Il s’était rendormi. Il décida de s’enfoncer dans la ruelle qu’il connaissait bien et dont il savait qu’elle lui permettrait de rejoindre des escaliers, d’autres ruelles, des arrière-boutiques, des poubelles suffisamment entassées pour passer des grillages et des clôtures en bois qui, enfin, le mèneraient quelques immeubles plus haut, sur une place régulièrement occupée par des chariots, ou des voitures, et des monticules de paille. Place sur laquelle il y avait un charmant troquet où il arrivait toujours à faucher des billes au fils du patron. Les billes c’était son nouveau dada.
Alors qu’il s’approchait de la porte, celle-ci s’ouvrit en volant. Il la prit dans le visage. C’était le Petit Georges.
Une souillure. Un sale gamin qui piquait des pains au chocolat aux Mermot, les adorables boulangers du bourg.
Le Gamin pesta, râla, jura en se relevant. Le Petit Georges lui rigola au visage. Tandis que sa bouche était encore grande ouverte, il sentit une pression au niveau du menton, sa mâchoire se resserra contre sa volonté, ses dents claquèrent, ses yeux se refermèrent, sa tête partit en arrière tandis que le poing responsable de sa démise continuait sa progression et au passage tassa une partie du nez.
Le Petit Georges tituba et, si ce n’était la porte qu’il avait envoyé voler, il se serait retrouvé sur le dos, comme une tortue de jardin impuissante, à se morfondre sur son sort en attendant la mort. Le Petit Georges ne serait pas mort, mais le Gamin avait quand même eu cette pensée.
Le Petit Georges se releva, la morve au nez, la douleur lui ayant fait monter les larmes aux yeux et il décida de ne pas laisser cet affront gratuit impuni. Il parvint à arrêter le deuxième poing qui venait dans sa direction, agrippa le premier doigt qu’il put et le fit tourner. Le Gamin cria. Deux adultes débaroulèrent soudain. Ils séparèrent les garnements avant que le gamin ne se mette à fourrer les doigts de sa main libre dans les yeux du Petit Georges. Un savon et une petite leçon de morale à deux ronds plus tard, ils les firent repartir d’une petite tape amicale sur l’épaule. Les deux mômes se vexèrent de cet excès de confiance de la part de l’autorité. Quelques mètres plus loin, le Gamin se fit rattraper. C’était son père, saoul. Georges, lui aussi. Il lui fit un bisou sur le crâne, ou plus précisément, dans les cheveux, avant de tomber sur le côté. Le Gamin n’avait que 8 ans, mais il donna tout ce que son corps put supporter pour ramener son paternel jusqu’au domicile familial. Au fur et à mesure qu’ils s’approchaient, le père semblait aller de mal en pis.
Dès qu’il put, mais pas trop loin de l’appartement non plus, le Gamin déposa tant bien que mal son épave de papa et courut chez lui. Il monta les trois étages quatre à quatre et frappa vigoureusement à la porte. Sa mère lui ouvrit douloureusement. Le petit habitant qu’elle trimballait n’était plus si petit que ça et son dos tirait. Ses yeux verts délavés surpris comme tout de voir que son Gamin balançait des mots comme ça, dans le désordre, sur un bœuf, sur des billes et des pains au chocolat, sur Georges le petit et le grand et un troquet, et une bagarre. C’était incohérent, mais elle trouva la patience de lui laisser finir son histoire et de lui demander, finalement.
– De quoi parles-tu ? Que se passe-t-il d’important, maintenant ?
Le Gamin respira. Il se rendit compte, gêné de ce que son histoire ne paraisse ni sensée, ni claire. Et il reprit. En très peu de mots. Son Père. Sur un Banc. Trop bu. Malade. Peut pas porter tout seul.
La Mère – Madeleine, comme ses amies l’appelaient – tenta de contenir son inquiétude mais suivit le Gamin de manière aussi pressée que son état et sa tenue lui permettait.
Ils parvinrent jusqu’au père, qui semblait en mauvais état. Sur le banc, complètement affalé, il sembla avoir une sorte de hoquet silencieux. Madeleine eut une hésitation. Le hoquet se répéta. Encore. Encore. Toujours. Elle le héla à plusieurs reprises. Appela son nom. Utilisa même certains surnoms de l’intimité. Le hoquet s’accélérait, Georges semblait tout à fait incapable de réagir, comme s’il hoquetait endormi. Le Gamin l’avait rejoint plus vite et regardait ça sans comprendre. Au coin de la bouche, le père semblait avoir régurgité de l’alcool et un peu de nourriture. Et soudain le hoquet cessa. Madeleine, d’aussi loin qu’elle fut, sut exactement ce qu’il venait de se passer et n’arriva pas à se contenir plus longtemps. Elle courut en appelant à l’aide, en criant de tout ce que ses poumons et son ventre pouvaient donner. Ses jambes ne la portèrent pas assez vite.
Lorsqu’elle arriva à la hauteur du Gamin, elle le poussa un peu, fit tourner la tête de Georges, espérant obtenir quelque chose, lui mit quelques claques, tenta de le retourner, demanda de l’aide à son fils, y parvint avec l’aide obtenue, lui fit glisser la tête hors du banc et asséna de grands coups de la paume de sa main sur le dos de Georges, comme ça se faisait quand un bébé s’étouffait.
Mais rien. Quelques gouttes de vomi churent sur les pavés. Et c’est tout. Elle pleura. Hurla. Demanda de l’aide.
Le Gamin ne comprit pas tout de suite. Ou ne voulut pas comprendre. Ses yeux demandèrent une réponse et de la miséricorde. Aucune ne vinrent, étouffées par les sanglots et la violence de la situation.
Le Gamin courut. Quelque part au fond de lui-même. Au fond de la nuit. Le long des rues pavées, entre les caisses de bois abandonnées et les lueurs d’espoir qui s’éteignaient en même temps que le Soleil se couchait.
Une voix le rappela à lui. Celui qu’il était devenu et qui n’était plus le Gamin.
Se faire sortir du souvenir, de la sensation, chaque fois, était un peu plus dur. La plongée dans le monde réel, plus profonde. Comme un refrain chutant d’une octave à chaque reprise.
« Numéro 3. Débarrassez-moi de ça. »

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