2K#2 / Synapse Après Vente (Suite)
Histoire de se chauffer un peu, quelques
pompes. La méthode est peu intuitive. Résultat, un coup de jus. Un bras lâche. J’ai
vu le sol se rapprocher, le front a presque tapé, mais un excellent réflexe a
calé la main au dernier moment. Douleur vive dans le poignet. En appui sur l’avant-bras
opposé, ça se relève gentiment.
Ça s’approche d’un des murs, que la RA m’indique
comme étant l’interface de stérilisation. Autrement dit, c’est la porte de
sortie. Faut juste pas être crade quand tu sors. Le mur se replie et donne sur
un couloir quadrillé en bichromie de sorte à donner l’impression d’un tunnel
qui s’enfonce en spirale par illusion optique. Ça s’enfonce dans le couloir. Au
passage, au fur et à mesure de la progression, des pans de murs se lèvent et
laissent apparaître différents objets. Certains transpirent le délire fantasque
de concepteurs de jeu vidéo. D’autres rappellent cruellement la situation. Ça
en profite pour prendre au passage une matraque télescopique qui s’enfile
parfaitement dans un des compartiments de mollet de la tenue du condamné. Et un
brassard avec une inscription. Pas le temps de voir le détail, ça permettra de se
démarquer du reste de la plèbe. Arrivé au bout du couloir, une autre interface.
Avec des choix. Le temps est limité à une heure. Autant bien l’occuper.
Inmate Express Tour : On ne le
dira jamais assez, les Prisons conçues par SCOD
Entreprises sont les prisons les plus sûres, les plus rassurantes, les plus
confortables et les mieux équipées du pays.
Un Pour Tous : Participez
à la vie de la Prison. Allez à la blanchisserie et rachetez un peu vos dettes. Nettoyez
un peu votre conscience en lavant les caleçons des copains. Ou bien participez
au tri et à la mise en place du matériel de sport et faites une dernière virée
avant VOTRE dernière virée. Et bien plus encore…
Battle Royale : Entrez dans
l’arène, affrontez des codétenus, brisez des os et enivrez-vous de l’odeur du
sang.
C’est chelou. Ça me fait grincer des
dents. Je sens que j’ai envie de tester le Un
Pour Tous mais ça correspond pas vraiment à ce qui est en train de se
passer. Quelque chose me pousse vers le Battle
Royale. Les intestins se tordent, la respiration s’accélère dans un mélange
d’appréhension et de franc enthousiasme, sans savoir qu’est-ce qui appartient à
qui, ou si même c’est normal d’envoyer des signaux aussi contradictoires. Résultat,
ça sélectionne le Battle Royale en
accompagnant le choix d’une petite phrase bien sentie, qui ne donne envie d’effectivement
rien d’autre que d’aller déchausser de la molaire à grands coups de pompes.
– J’ai toujours préféré
laver mon linge sale en Famille.
Dans le contexte, ça file les poils.
La balade aurait donc tendance à pas trop
s’éterniser. Mais au moins, en une heure, y a de quoi en prendre plein la tête.
La Réalité Augmentée m’indique que le
chemin se trouve à un quart de tour sur ma droite. Ça se réoriente pour faire
face à un mur qui s’ouvre sur cette fois une salle à peine éclairée, et au
rouge, en plus. Ambiance boulaf et Néons.
Le plafond est grillagé.
Au sol, les dalles transparentes permettent de voir tous les gars qui sont en
attente de passer dans l’arène. La Réalité Augmentée informe que l’Arène était
là à l’origine pour régler les conflits internes aux Gardiens et qu’au fur et à
mesure, les détenus en avaient appris l’existence et étaient parvenus à obtenir
le droit de laver leur honneur dans ce qu’on aurait pu affilier aux Jeux du
Cirque. Ça soulageait tout le monde de savoir que de temps en temps, un de ces
trouducs partait pour une histoire de cartouche de clopes plus tôt que sa
condamnation ne le prévoyait.
Les tours passent. Assez rapidement,
heureusement, ça se retrouve au milieu de la cage et ça enchaîne les corps en
morceaux. La cage ? Une structure sphérique en verre renforcé bardée de
caméras et de micros, qui captent et retransmettent le bordel de l’intérieur
vers l’extérieur et vice-versa. De sorte que le chaos soit total dans l’Arène et
les pulsions toujours plus encouragées. On attend que ça, les débordements, tu piges ?!
Au bout d’un long moment passé à froisser
du nerf et disloqué de l’articulation, y a un grand type qui se pointe. Ou
plutôt, il est jeté là, au milieu, sans avoir rien demandé. Un vrai bout de
viande pour nos geôliers. Le mec est pieds nus. Les mains encore attachées ensemble.
C’est le message et la punition pour avoir tenté – ou réussi – de faucher un
truc à une Tête de Casque – le surnom affectueux des Gardiens de Haute
Sécurité.
Ceci dit, pour voir les yeux du bonhomme,
faut regarder à peu près à 40 cm au-dessus du champ de vision. Enorme.
Je vais pas vous faire de dessin. Ça s’est
pas fait des câlins. Le type a fini en descente de lit. Et ça a surement couté
plus que ce qui a l’air d’être une fêlure du genou.
Avec les poings en sang et la matraque
pétée en deux, on est appelé pour repartir. C’est l’heure, il paraît. On rouvre
la cage et ça repart dans un corridor. Dans une toute petite salle cubique, ça
s’accroupit. Une mousse vient tout asperger. Elle sert de savon et aussi d’anesthésiant.
C’est le seul endroit de la Structure ou ce produit est utilisé. Puis une brume
intense rince et finit de désinfecter puis de faire sécher la salle et tout ce
qu’elle contient, fringues et peau inclus. Le cube se met à vibrer très
légèrement. J’ai le mal des transports, je reconnais la sensation : ça se
déplace dans la Structure. Finalement, le cube se développe et ça permet de se
relever, dans la dernière salle avant la fin du monde.
Une vrai chorale de
petits scouts attendent là, armés, autour d’une table à structure métallique
recouverte d’un matériau souple et réactif qui s’adapte au patient qu’on met
dessus. Ce petit bijou de science, c’est ce qu’on appelle un Plateforme
Médicale.
Ça se pose gentiment sur la plateforme
médicale. Un frisson passe le long du dos. La surface est froide comme du
métal. Ou comme la Mort qu’elle annonce. On ne se retrouve sur ces plateformes
qu’à deux occasions ici :
Primo : En cas d’opération visant au
maintien de la vie du patient.
Secundo : En cas d’opération visant
au raccourcissement de la vie du patient.
Ici, pas besoin de faire un dessin sur laquelle
des deux on va assister.
Quelques déclics, et un bruit de
déroulement. De la plateforme se déroulent des bracelets épais, étanches et
renforcés au niveau des poignets, chevilles, hanche et cou. Puis ils s’ajustent.
La sensation d’enfermement rend presque claustrophobe. Il y a juste de quoi
respirer, à peine de quoi déglutir et quasiment aucune marge pour faire rouler
mains et les pieds, des fois qu’il faudrait se dégourdir. Vu le confort, autant
rester en apnée, mais on va pas faire n’importe quoi exprès. Autant y aller en
suivant le règlement, vu où on en est.
Les deux poignets et les deux chevilles
attachés, la plateforme rembourrée bascule jusqu’à une position verticale. Il y
a ce maton dégarni, avec l’oreille à moitié bouffée, qui arbore fièrement,
comme si c’était son chibre, un tout petit appareil qui ressemble presque à un
poing américain mais qu’il tient comme un pistolet.
C’est ce que c’est. Un pistolet
hypodermique. Une nana, qui porte les lunettes accessoires – c’est une histoire
de tradition liée au statut – lit les droits du
condamné. Le seul droit qui reste, c’est celui de fermer sa gueule et de
mourir. Mais il y a tout une cérémonie. Longue. Pénible. La vision remonte légèrement
et se trouble à quelques reprises, l’ouïe se bouche de manière presque
imperceptible. Symptômes classiques du bâillement. Faut dire qu’on se fait
chier.
– C’est bon ?
Vous êtes encore avec nous ou vous êtes déjà partis ?
– Ah mais je vous
attends, moi.
– Vous en faites pas,
ça ira vite dès qu’on vous aura fait votre petite piqûre.
– D’ailleurs, mes
vaccins sont plus à jour, ma nano est morte juste avant la démocratie.
Pas le droit de faire appel à la
violence, mais Oreille Bouffée s’en mord
les couilles. Il reste encore quelques droits dans ce pays. Même pour les
taulards, les condamnés, les foutus. Même pour les cons.
Papi Esgourde se rapproche avec
le pistolet hypodermique. Il demande à un gus en armure de se débarrasser d’une
manche. Le type sort un cutter de protection. Ce qui se passe est à peine
perceptible, du coin de l’œil. La tête s’allume, une légère lumière rouge colore
la vision. Et le bruit du laser qui s’active et vient faire son office. Pour
faire simple, ça reconnaît les tissus humains et en fonction de comment c’est
paramétré, ça isole pour brûler, découper, fondre, ou au contraire passer
complètement outre la peau. En l’occurrence, Tête de Casque a paramétré le
cutter pour qu’il découpe la manche gauche sans blesser. Au mieux, là, ça
chatouille un peu.
Le contact du pistolet sur la peau est glaçant.
Au centre du canon, il y a cette toute petite pointe, qu’on devine à peine,
mais qui est suffisante pour faire transpirer. On vient plaquer deux doigts sur
le cou, au niveau de la jointure avec la mâchoire, pour vérifier le pouls. Tout
semble normal, vu la situation de merde dans laquelle ça se trouve.
Une pression. L’aiguille se déploie. S’enfonce
dans la chair. Va étonnamment loin, semble déchirer une veine ou une artère, ou
deux de chaque, au passage. Relâche une substance qui se déploie dans les
tissus et le sang comme de l’encre dans du lait. Ça engourdit un peu partout. La
bouche se remplit de salive. Ça fait visiblement partie du processus. Une autre
Tête de Casque a ramené juste au niveau du bec une petite coupelle métallique.
Ça crache, ça se passe la langue sur les dents, ça ravale le peu qui reste. La
Tête de Casque a retiré la coupe et essuie à l’aide d’un petit mouchoir ce qui
serait susceptible de couler et de tâcher la tenue. Il se retire de quelques
pas et laisse à nouveau la place à Papi
Esgourde, un grand sourire carnassier accroché à la mâchoire.
– Un dernier mot ?
– Ouais. Merci pour
la caméra cachée.
_
Comme prévu, l’injection fait effet dans
les secondes qui suivent, la vision se trouble, s’obscurcit, la tête se relâche.
Juste avant de perdre complètement le relai visuel, je le vois vomir. Et un
message finit par m’indiquer que c’est la fin de l’expérience.
Finalement, le seul truc que j’aurais à
dire, c’est que ce mec, dans les pompes duquel j’ai glissé mes pieds juste
avant sa mort, je ne sais toujours pas ce qu’il a commis. Mais finalement,
est-ce que c’est le voyage ou la destination le plus important ? Je ne le
connaissais de nulle part mais grâce à moi et pour moi, ce type est mort. Pour
de bon. Game Over. J’ai hâte de réessayer.
Et sincèrement, je vous conseille de tenter
l’expérience. Rien n’atteint la profondeur de l’esprit d’un condamné. Et rien
ne peut plus changer votre vie que de parler avec ses mots, toucher avec ses
doigts, respirer avec ses poumons jusqu’à ce qu’ils s’arrêtent et finalement d’assister
de l’intérieur à sa Mort.
Sinon, mon mariage s’est bien passé. Ma
Femme et moi, on va même adopter. Je suis ravie.

Commentaires
Enregistrer un commentaire