2K#4 / Dans les branches de l'Aube...
Si vous êtes en présence de ceci, c’est que nous avons
échoué mais que contrairement aux prévisions, un monde et une forme de vie
intelligente a survécu. Ou bien que la vie a retrouvé son chemin au milieu de
la sécheresse et du poids écrasant du Soleil et de l’Aube Destructrice. La
technologie nécessaire à la retranscription de ce message dans un langage
compréhensible aura plus que probablement disparue dans ce qui s’annonce comme
la fin du Monde Connu. Pour des raisons évidentes, ce message est à visionnage unique.
Nous vous conseillons de le mettre en pause et de vous préparer à prendre des
notes, pour votre propre bien.
Dans le Système qui est le nôtre, trois planètes sont
parvenues à développer ou tout du moins à encourager la vie. Ces astres ont
donc été pensés, habités, aménagés comme un Monde Unique, malgré les distances
massives, les différences structurelles et biologiques et les écarts de
températures. Ils portent un néanmoins un nom différent, tout comme chaque
région foncièrement démarquée à l’intérieur d’eux-mêmes peut en porter.
Nous les hiérarchisons par rapport à la distance à l’étoile maîtresse
de notre Système.
Le Premier Astre est Adelhem. Le Second est Krachtam. Le
Troisième est Frisheidoorn.
Chaque Astre dispose d’un représentant devant le Grand Sénat.
Ce Grand-Sénateur ou cette Grande-Sénatrice n’est qu’une pièce représentative,
elle n’a pas de poids sur place, c’est un observateur du chaos ou de l’ordre. Tout est ensuite découpé en états fédéraux,
dont la puissance est équilibrée, afin de pouvoir toujours lutter contre la
corruption. Chaque élection est soumise à référendum pour expérimenter différents
types de suffrage et de formes de pouvoir, de sorte que le Système, quoique
figé dans ses règles, soit sans cesse en évolution dans son application. Il n’est
pas néceessaire de vous expliquer plus avant le fonctionnement de notre Système
politique. Ce qui nous intéresse ici est autrement plus philosophique.
Sur le Deuxième Astre, le plus vert des 3, à l’un des pôles
magnétiques, se trouvait un arbre gigantesque. Selon ce que tendent à prouver les
recherches menées sur le temps de notre civilisation, cet arbre représente le
point de départ de la vie sur Krachtam et c’est de lui que se sont ensuite envolés
les premiers pollinisateurs vers Adelhem et Frisheidoorn. Ce ne sont pas des
pollens à proprement parler. En tout cas pas d’un point de vue biologique. Mais
ils auraient eu, évidemment, un rôle très similaire.
Les premières civilisations lui auraient donné divers noms, les
plus fantaisistes faisant référence à des fantasmes et des mythes. D’autres se
basant plus sur des observations ou des aberrations d’observation. Des approximations
de compréhension dûes au développement intellectuel et scientifique – voire
spirituel et philosophique – des sociétés de l’époque. L’Arbre des Dieux. Le
Géant de Bois. Le Dieu Sylvain. Le Mont Feuillu. Le Point aux Six Vents. L’Arbre
Prime (ou Primarbre dans certaines traductions). Bien d’autres encore.
La Société à laquelle nous nous intégrons l’a simplement
nommé L’Arbre de l’Aube.
Vous pouvez désormais accéder à l’explicitation ou bien
passer au chapitre suivant concernant le début de l’Histoire.
Très bien.
Sur Krachtam, l’Astre Originel, encore plus que sur ses
frères, le Pôle Magnétique sur lequel a poussé l’arbre, la nuit ne se couche
presque jamais. La rotation est en fait telle que le jour semble constamment se
lever, résultat d’une accumulation de coïncidences astronomiques. Le placement
des deux autres astres notamment, qui pourraient presque être rapprochés de
satellites naturels et effectuent leur révolution autour de l’Etoile Maitresse
du Système, Brem, de manière à jouer sur le niveau de luminosité de ce Pôle.
Le point le plus haut du pôle – celui sur lequel s’enfoncent
les racines de l’Arbre dont il est question – fut renommé le Point du Jour.
Néanmoins, l’extrême force magnétique et l’extrême violence
des variations des champs de la zone ne permirent pas avant des millénaires de
pouvoir toucher, ou tenter de s’installer, ne serait-ce que par curiosité scientifique.
Ainsi, l’Arbre, qui ne cessait de grandir, ne fit qu’attirer les peuples,
curieux, intrigués, parfois tant qu’ils allèrent jusqu’à déifier l’Arbre.
Certains peuples pour qui la monumentalité du végétal repoussait toute
convention et toute possibilité portèrent aussi loin que possible le fou projet
d’habiter dans ses racines ou dans son tronc et s’approchèrent. Ils
découvrirent de nombreuses maladies et infections variées, la cécité, la
surdité, l’existence d’organes primordiaux, au moment de leur liquéfaction lors
d’expéditions rituelles. Mais la vie trouve toujours son chemin, comme le
prouve, si elle a lieu, la lecture de cet enregistrement. Ainsi, sur plusieurs
centaines d’années, les membres de ces tribus, qui se métissaient, devinrent
génétiquement plus apte à surmonter ces changements.
Plus ils s’approchaient, moins les nuits étaient longues et franches.
Et plus ceux que l’on envoyait parvenaient à faire l’aller-retour.
Nombre d’entre eux moururent après être revenus, portant avec eux, dans leurs
esprits qui déraillaient et se perdaient dans des abimes obscurs dont la seule
évocation effrayait, des rumeurs. Des mélodies. Des chants même, à l’occasion.
D’orgueil gonflés, ils firent courir le bruit d’une Tribu de
l’Aube, et écrivirent un chant tribal au nom aussi imagé et recherché que ce dont
vous pouvez vous douter : l’Aube. Cela devint, dans la transmission de la
culture et de l’Histoire un type de chant particulier et même une base d’écriture.
Un type musical. Tout comme certains écrivaient et jouaient des Symphonies, d’autres
composaient des Aubes.
On n’envoyait jamais au hasard les membres qui devaient
tenter l’expédition. C’étaient les marginaux et les fils de marginaux. On les
appelait les Poursuivants, car ils poursuivaient une mission qui semblait
essentielle à tous au sein de la communauté. Un but dont le sens avait fini par
prendre des airs de mythologie. On faisait partir des marginaux, des drôles,
des étranges et des malades en espérant les voir revenir Demi-Dieux.
Si je suis la figure de proue de cet enregistrement c’est
que je suis un Chroniqueur des Poursuivants de l’Aube.
C’est à travers ma vision des choses que la connaissance peut
se transmettre et le témoignage exister et perdurer.
Bien entendu, à l’époque où j’ai accompagné des
Poursuivants, cela faisait bien longtemps que plus personne ne mourait, que l’Arbre
avait été atteint, touché, magnifié. On lui avait même donné et repris à plusieurs
reprises l’importance d’un symbole de culte. A l’heure de cette traversée, il n’était
plus aussi divin. C’était un arbre gigantesque, dont tout le monde savait que
nous lui devions la vie. Néanmoins, le vivant aime, par cycle, faire et défaire
ses divinités. Croire et ne plus croire. Et croire à nouveau. Et ne plus être
sûr de comprendre pourquoi croire. En tout temps, les peuples de mon Monde sont
montés puis descendus à l’intérieur d’eux-mêmes, emportant avec eux les
bienfaits du passés, posant ceux du futur et chamboulant le présent.
Lorsque je dis « mon Monde », je conçois que ce ne
soit pas clair ou évident pour toutes les formes de vie ici-bas, je parle
évidemment des trois Astres. Ils forment ensemble la totalité de la réalité
terrestre de ma culture, de mon Histoire, de celle que je tente de vous
communiquer. J’essaierai désormais, lorsqu’un Astre en particulier est au
centre de l’affaire, de le nommer explicitement.
Je vous présente mes excuses pour ces digressions et ces
divagations diverses et variées.
Il y a un point que j’ai oublié de préciser. Je ne suis pas
là pour vous compter tout le périple d’une ou des nombreuses troupes que j’ai
pu accompagner. Je suis là pour vous dépeindre la Beauté Essentielle de ce que
nous avons vécu lors du dernier périple auquel j’ai assisté.
Comme dit auparavant, l’Aube devint une forme musicale.
Lorsque nous parvînmes devant l’Arbre de l’Aube, nous ne pûmes nous hisser jusqu’en haut. Etant visible de l’espace, il est facile d’imaginer la taille du végétal. Cependant, nous prîmes plusieurs jours pour atteindre au moins les premières branches. En l’occurrence les plus neuves. L’Arbre avait beaucoup grandi, selon les légendes. Peut-être même n’arrêterait-il jamais sa croissance. Ce qui provoquait un phénomène inattendu. Comme si la Nature se refusait à trop s’éloigner, de toutes petites branches, petites à l’échelle de l’arbre, poussaient dans le tronc, en plein milieu des enchevêtrements, depuis les nœuds, timides mais néanmoins impressionnants. Les symboliques sont pour nous particulièrement importantes et nous interprétâmes cela comme un message de la Nature exprimant le caractère vital de rester accroché à son Monde, quand bien même les sommets ont été atteints et le Monde entier vous tient en haute estime. Comme pour mieux pouvoir toujours tendre la main vers l’endroit d’où l’on vient, et à ceux qui viennent d’ailleurs mais qui nous sont parfaitement semblables et doivent être acceptés.
Mais, remontons un peu. Dès que nous fûmes à son approche, à quelques semaines de marche, déjà les événements étranges, les phénomènes étonnants, s’accumulèrent. Nous traversâmes une pluie d’insectes. Littéralement, les insectes tombaient du ciel. Les zones les plus dégagées nous permirent de comprendre qu’ils ne tombaient pas des nuages mais bien d’au-dessus, des feuillages denses et dansants des pointes des branches les plus éloignées du tronc.
Les pauvres créatures étaient mortes, sûrement épuisées de toute cette distance à parcourir, pour polliniser, sans même vraiment savoir pourquoi, le fruit pur de l’instinct qui va chercher la vie là où elle est la plus forte, un peu comme ce que nous faisions, nous aussi, depuis que nous avions aperçu, il y a si longtemps, l’Arbre de l’Aube, au loin.
Les insectes tombèrent pendant presque une moitié de journée. Nous nous abritâmes partout où cela nous était possible. Mais à mesure que nous avancions, les sols se faisaient de plus en plus irréguliers, rocailleux, même dans les terres les plus vertes, les reliefs étaient dictés par les racines immenses et voraces de l’Arbre et il était particulièrement difficile de trouver ne serait-ce que le confort minimum. Vous imaginez donc ce que cela représentait de trouver une cachette.
Par bonheur, l’un des membres du groupe de Poursuivants – Hel – jouissait de quelques habilités bien pratiques. Il nous protégea tant bien que mal, grâce à la magie, mettant un toit mobile sur nos têtes. Alors commença une mélodie irréelle.
A chaque fois qu’un cadavre d’insecte percutait le bouclier magique, celui-ci se mettait à briller d’une nouvelle couleur. Certaines mêmes jamais vues. Mais ces tourbillons de couleur vinrent accompagnés. Le moindre petit contact renvoyait en écho infini une note. Ainsi, bien que parfois dissonante, cette étrange mélopée nous enivra, plus forte que l’ordre, plus brûlante que la vie. Résonnant autour de nous, mais bien plus encore au fond.
Chacun partagea plus tard son ressenti et sa mélodie. Personne ne reconnut un autre air que celui qu’il avait expérimenté.
Nous progressions tant que Hel était capable de maintenir son bouclier. Nous regardions au-dessus de nous. Entre les couleurs qui nous protégeaient et l’arbre, là-haut, ces toutes petites taches qui barraient notre vue. Les insectes, en nuée morbide et pourtant si délicate. Sans que nous pûmes comprendre, un nouveau phénomène se déclara.
Juste après avoir percuté le bouclier et propagé leur dernière note, les corps d’insectes commencèrent à s’évaporer, comme brûlés, désintégrés par la force Magique, en une étincelle d’or, qui tendit qu’elle remontait, ramenait à la vie certaines insectes. Ceux-ci tentaient alors de repartir, luttant contre le hasard des chutes, les nouveaux individus qui revenaient à la vie et les dangers d’un environnement étrangement familier et pourtant offrant des perspectives tout à fait nouvelles.
Il y eut encore bien d’autres choses. Parmi celles-ci un fleuve, qui nous fit barrage. Nous le longeâmes sur quelques jours pour trouver un endroit propice à la traversée, étant donnée l’absence de matériel adéquat. Nous en trouvâmes un. En plein milieu de sa largeur, le fleuve tombait au fond d’une crevasse. L’eau s’y jetait. Une vraie cascade à pic. Violence. Désespérée. Acceptant son destin inexorable. La crevasse devait bien faire la taille d’un village. Ce qui était énorme.
L’un de nous hurla. Je m’en souviens très bien. Parce que ses mots nous parurent absurdes.
« Là-bas ! Elle tombe à l’envers ! »
Et ce fut surement la description la plus exacte que nous pûmes faire sur le moment. Tout aussi à pic, droite, sérieuse, furieuse, l’eau remontait de l’autre côté de la crevasse puis reprenait sa route tandis qu’elle retrouvait son cours et sa puissance tranquille. L’impossible courant évoquait réellement l’image d’une cascade que l’on aurait retournée.
Mais restait à savoir comment nous allions nous y prendre pour traverser…

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