1K#9 / Corps à Corps

J’ai les yeux qui s’ouvrent, la tête qui tourne, le ventre qui boude. C’est 3h17 sur mon radio réveil. Et j’ai l’impression que mes yeux sont des phares dans la nuit. Je ne sais même plus quand c’était, la dernière fois que j’ai dormi une nuit complète, sans être réveillé sans raison, aussi soudainement qu’une envie de chier pendant un mariage à l’église.
La lueur d’un lampadaire blanc projette un carré lumineux clair en plein milieu du mur. Ça éclaire la moitié inférieure d’un poster d’Amon Amarth. Ce poster ne m’appartient pas. Le radio réveil en forme de burger non plus, d’ailleurs. Je n’ai pas de radio réveil, en fait, et je mets quelques instants à m’en rappeler. La forme chaude et plus longue qu’un coussin à côté de moi, ce n’est pas une peluche de dauphin géante comme celle que j’avais quand j’étais gamin. Primo parce que Jimmy ne pouvait pas vraiment bouger. Rapport au fait que c’est une peluche, voyez. Et Deuxio parce qu’il finissait toujours par terre, ce qui est contradictoire avec mon Primo, mais qui a fait pendant longtemps que j’ai cru que Jimmy ne voulait pas être mon ami la nuit. Mes parents ont passé des heures à m’expliquer que c’est moi qui le poussais pendant mon sommeil et qu’il ne voulait juste pas me réveiller, alors il allait par terre pour me laisser tranquille.
Dans ma tête, Jimmy vivait ce que je vis maintenant. L’impossibilité de dormir sereinement, et ne même pas avoir de lit à soi, devoir profiter de l’hospitalité des autres.
Mais pour revenir à ce que je disais, cette forme c’est Tita. Ou plutôt, Anita. Elle a gardé ce surnom ridicule de quand elle était haute comme trois pommes. Elle m’a raconté que quand elle était gamine, c’est comme ça qu’elle se présentait quand on lui demandait son nom.
« Et toi, alors ? Comment tu t’appelles, ma grande ?
– S’appelle Tita.
– Tita ? Ça c’est un nom de Grande Fille, dis donc. »
Vous aussi vous avez remarqué comme les adultes sont cons quand ils parlent aux enfants ? Ça veut dire quoi un « nom de Grande Fille, dis donc » ? Que t’aimerais bien baiser une nana qui aurait un nom aussi exotique ? Que tu veux que ta boss s’appelle Tita ? Que Tita, c’est sûrement une de ces filles très maquillées, qui adorent prendre soin d’elles, et que tu cries partout que « Franchement, elle serait tellement mieux au naturel », comme si quelqu’un en avait quelque chose à foutre de ton avis.
Tu peux lui dire que c’est un joli nom, un nom marrant, un nom unique, un nom étonnant. Mais s’il te plaît, ne dis jamais à un gosse qu’il a un nom de « Grand ».
Déjà, parce que ce n’est pas une qualité d’être grand, et qu’il va falloir que les gens finissent par se rentrer ça dans le crâne. Être « grand », c’est être obligé, être pressé, être constamment observé, noté, jugé, moqué.
Et qui aurait pu dire que la Grande Fille que « Tita » allait devenir correspondrait aux attentes des adultes en question ? Et puis, c’était quoi, ces attentes ?
Elle remue sous les draps, se tourne vers moi, toujours endormie, passe une main dans ses cheveux violets pour les enlever de son visage, du front jusqu’au menton et souffle bruyamment. Son petit nez en trompette siffle très légèrement, ses jolies lèvres s’entrouvrent.

Je me rends compte que j’ignore à quel moment elle a enlevé le haut et j’ai une petite inquiétude. Tita. Il y a tellement de gens qui aimeraient être là où je suis et profiter d’un moment où le sommeil s’est barré avec les étoiles de ce ciel pollué lumineusement pour la réveiller elle aussi et faire un truc productif.
Les cons. Tita, c’est une histoire différente.
C’est dans les silences, les absences, les distances, qu’elle avance ses pièces sur l’échiquier des sentiments. Tita n’aime pas, ou presque pas, le contact. En tout cas pas celui qui est généralement conçu dans la sensualité et encore moins dans la sexualité.
Il s’agit de lui effleurer la main, de glisser deux doigts le long de sa paume. Il s’agit d’une caresse dans les cheveux, d’un souffle dans le cou, d’un mot d’esprit ou d’un mot du cœur dans le creux de l’oreille. C’est à ça que Tita carburait.
Mais n’allez pas tenter de l’embrasser. Elle seule décide. Ne cherchez pas à vous faufiler entre ses cuisses, ça ne servirait à rien.
Anita. Elle est belle. Pas comme le jour ou comme un de ces métaphores fleurs bleues stupides, infantilisantes, fades.
Elle est belle comme la Force qui l’habite. Celle qu’elle revêt chaque matin. Celle qui la fait pousser, qui la met en mouvement. Sa force de caractère qui lui permet de se tenir droite. Sa force d’âme, qui éclaire les nuits des pauvres cons comme moi, les paumés, les poètes travestis, les apeurés ridicules. La force de ses bras, qui la porte, la transcende, la rend meilleure que nous.
Je me suis assis dans le lit, le dos contre le mur. Une de ses mains me touche presque le haut de la cuisse. J’hésite un instant et je la prends dans la mienne, comme un objet fragile, avec beaucoup de précautions. Il s’agit de ne pas la réveiller. Il s’agit aussi de me garder un pied dans la réalité, ne pas céder aux menaces des fantômes.
Je me suis retrouvé dans son lit par accident. Ou plutôt par une succession de petits accidents que des plus poètes que moi appelleraient le destin.
Mais ce fauteuil roulant, là-bas, au pied du lit, c’est pas le hasard, c’est pas le destin. C’est l’histoire de deux gamins, nés à peu près au même moment mais à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, qui se percutent sur l’autoroute de la Fin, parce que les deux en ont ras-le-bol.
Les deux se réveillent, en plein milieu de la nuit, les yeux grands comme des billes, le cœur gros comme le monde, la gerbe au bord des lèvres, se comprennent à demi-mot.
L’un des deux est un riche trou du cul, angoissé, tellement baigné de futilités qu’il se sent submergé de vide, perdu entre des murs décorés au Goût du Jour, tous les jours, des toiles de maîtres passant sans s’arrêter ou même avoir le temps de diffuser leur saveur, leur goût, leur histoire dans ce trop blanc infect d’hygiénisme.
Le deuxième est une jeune femme métisse, athlétique, qui ne peut plus se servir de ses jambes mais a le cerveau le plus vif que je connaisse, une maîtrise effrayante des armes à feu et du close combat, malgré ce qu’elle appelle son « tank ». Elle habite un petit appartement, deux pièces, au plafond haut, sous les toits, plein de couleurs, de posters, de meubles fantaisies sur les murs. Elle a même fait mettre des prises d’escalade à certains endroits, sur des cloisons ou des poutres apparentes.
Elle ne vit pas loin d’un quartier populaire, au plus près du monde, des vrais gens, des petits marchands de quartiers.
Cette nuit, elle m’héberge. Je sens que sa présence m’apaise. Le sommeil commence déjà à revenir. Les angoisses sans nom, sans visage, celles que je ne connais même pas mais qui viennent me réveiller, s’évaporent peu à peu.
Demain, Tita se calera dans son fauteuil, à nouveau, et elle fera ce qu’elle sait le mieux faire. Pas seulement être mon garde du corps et me protéger. Pas seulement m’avertir, me former, me faire rire.
Non. Ce qu’elle fait le mieux, c’est autre chose. C’est ne jamais m’épargner, ne pas céder à mes caprices. C’est m’apprendre que l’apathie n’est pas une finalité ou une fatalité. Que ce que j’ai là est plus précieux qu’une amourette. Cette amitié, là. Ce truc qui brille.

Tita ne me surveille pas seulement. Elle me sauve. Un peu plus chaque jour.

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