1K#7 / Par les Cornes...

Tout juste fini de remplir, le bol tomba et manqua de se briser. Le café au lait s’étala sur le carrelage blanc et vint se diffuser dans les tissus de la chaussette gauche de Dany. Le jeune homme, encore mal réveillé se passa une main dans les cheveux puis, en équilibre sur l’autre pied, ôta la chaussette touchée et visa la machine à laver. Le vêtement tomba pile dedans. Il se félicita intérieurement et partit chercher du papier absorbant.
Dany était plus grand que la moyenne, des yeux verts, et le sourire charmeur typique du mec qui a la gueule en biais. Cette espèce de truc, un peu animal, sauvage, absurde. Les paupières sans cesse mi-closes, l’œil toujours humide, en pantoufle.
Dany était étudiant en « Perte de Temps ». En réalité, il étudiait la sociologie, mais il passait plus de temps au contact de ses rongeurs de compagnie que des gens de son âge, de son milieu social et au profil culturel similaire. En fait, Dany était un très beau spécimen pour un sujet d’étude en sociologie.
Il avait trouvé le moyen d’assumer une bonne partie de son loyer en se chargeant des tâches ménagères de l’immeuble dans lequel il vivait. Le mot « concierge » lui déplaisait. Mais c’est effectivement ce qu’il faisait, sans pression ni qualité particulière. Il passait de manière hasardeuse la serpillière dans les parties communes, gardait le contact avec la Régie, récupérait les colis non-délivrés, organisait la Fête des Voisins et faisait tampon chaque fois qu’un appartement était un peu trop bruyant, un peu trop souvent, rempli par un peu trop de jeunes un peu trop enthousiastes qui dérangeaient de manière un peu trop insouciante un peu trop de membres de la copropriété.
Ça finissait en général par une « médiation à boire ». Dany avait mis ce système en place pour réconcilier tout le monde. L’accusation et la défense se retrouvaient autour d’un verre, Dany au milieu distribuait la parole et descendait des quantités absurdes d’alcool. Son état d’ébriété devenait le sujet de la conversation, quand il ne l’interrompait pas simplement par sa gravité.
Jusqu’à présent, ça avait marché.
Dany revint avec le rouleau de Sopalin. Le temps qu’il fasse l’aller-retour entre sa table de salon et le frigo sur lequel était posé le papier absorbant, le café au lait avait bien avancé sa progression. Désormais, il recouvrait une dalle complète du carrelage blanc et se propageait dans les jointures, jusqu’en dessous de la table. Le jeune sociologue considéra que le mieux pour commencer, était de ramasser le bol, afin de s’enlever déjà le plus gros obstacle. Ensuite, rejetant son peignoir en arrière, il se mit à genoux et progressa consciencieusement sous le morceau de contreplaqué posé sur quatre pattes que les revendeurs de confort mondialisé osaient appeler « table ». Il tamponna le sol, petit à petit, absorbant le lait. Les genoux endoloris, Dany commença à se sentir inconfortable, et un peu impatient. Dès qu’il le put il tenta de se relever. Trop tôt.
Il percuta le bord anguleux de la table juste en dessous des omoplates. Il plaqua en réflexe sa main sur la zone approximative la plus proche qu’il pouvait atteindre. Au passage, le Sopalin diffusa le café au lait sur le T-Shirt blanc sale de Dany. Mouillé dans le dos, oubliant la douleur une demi-seconde, il tenta de regarder son dos. Le pied droit toujours enveloppé dans une chaussette, il glissa sur ce qui restait de la flaque, et qui représentait encore une quantité importante. Le Concierge glissa en arrière, se griffa la partie supérieure du dos contre le même angle. Sa tête percuta la pièce de meuble ridicule à son tour. Dany tomba inerte, sa chute dévia et il se retrouva, sur le côté, le visage dans sa boisson matinale.
Le barouf affola ses rongeurs. Mozafonk, Pitiponk et Fairbonk. Les deux premiers étaient des gerbilles bondissantes et bruyantes et le dernier un cochon d’inde obèse, à la voix grave.
Dehors, le ciel était bleu, les températures estivales arrivaient bel et bien.
A l’intérieur, Dany, seul, inconscient, expérimentait une métamorphose inattendue.
De l’arrière de son crâne, une léger filet de sang coulait et se mêlait, languissant, au café au lait dans lequel le jeune homme baignait partiellement.
Le téléphone sur la table-basse du salon, à côté du canapé en skaï, sonna une fois et les plombs de l’appartement de Dany sautèrent.
Sans qu’il ne puisse s’en rendre vraiment compte, le sang ne se mêlait pas unilatéralement à la boisson lactée. Tout le long du filet pourpre se glissait, presque imperceptiblement, ce qui n’aurait jamais quitté le bol sans l’aide maladroite de Dany. La Chicorée remontait le flux de sang fuyant. Elle se rapprochait de la plaie du malheureux. Inexorablement.


A l’intérieur de sa tête, le sociologue en herbe se tenait, en tenue de sportif moulante et fluo, au milieu d’une immense étendue de gazon. Le ciel était clair, l’air doux, quelques nuages se déplaçaient paisiblement. Il n’y avait rien aux alentours. Le vide. Pas même un bruit, à bien y réfléchir. Dany perçut alors comme un léger bourdonnement grinçant. Quelque chose entre le sifflement agressif et anxiogène du moustique et une fausse note d’harmonica. Ça venait de derrière lui. Il se retourna. Toujours rien de reconnaissable, ni de figuratif. En revanche, il voyait l’horizon se distordre, comme sous l’effet de la chaleur. Tournant alors sur lui-même, il se rendit compte que tout se brouillait de la même manière, tout autour de lui, à mesure que le moustique-harmonica se faisait plus pressant, plus proche, plus urgent à gérer. Un frisson lui parcourut l’échine, du bas vers le haut.
Il eut un sursaut incontrôlable. Une sorte de spasme. Il avait ressenti un mélange curieux de claque et de morsure d’araignée à la base du crâne.
Presque instantanément, ses jambes le lâchèrent. Il s’écroula au sol tandis que ses trapèzes se tendaient, que ses mollets se crampaient, que ses poignets se bloquaient, le tout avec tant de violence qu’il eut l’impression que quelque chose au fond de lui était sur le point de se déchirer.
Le ciel vira instantanément au violet, les nuages au noir.
Toute la nuque de Dany se tendit en avant, se raidit, gonfla, se recouvrit d’une épaisse couche de peau et de poils. Le sang lui monta à la tête. Ses veines se mirent à lui battre aux tempes, et même au milieu du front. Et presque en symétrie par rapport à cette dernière veine, qui gonflait sans s’arrêter, commencèrent à pousser deux appendices. Dany se roula dans l’herbe et tenta de plaquer ses mains, désormais difformes, sur les deux aberrations qui tentaient violemment, craquelant la peau, déchirant les tissus et sectionnant les nerfs, de se frayer un chemin vers l’extérieur. Il n’y parvint pas le moins du monde. Plus il appuyait, plus elles résistaient et plus elles sortaient. Il se mit à transpirer. Rapidement, le sang et la transpiration se mêlèrent et plaquèrent de grosses gouttes épaisses, grasses, un peu partout sur le visage de Dany.
Après une éternité de lutte, il abandonna. Les deux appendices blanchirent, devinrent tranchants, pointus et d’un éclatant blanc.
Dany se releva. C’est comme si la nuit était tombée autour de lui mais qu’au fond de lui-même, une lueur dorée irradiait de chaleur et d’une force nouvellement trouvée.
Il était chez lui, son appartement à moitié détruit. Il se tenait face à l’extérieur. Il faisait effectivement nuit, mais il voyait comme jamais. Il passa sa main sur son front. Deux cornes étaient bien présentes. Il toucha ensuite l’arrière de sa tête. Là où il avait pris le coup, une croute s’était déjà formée, particulièrement épaisse.
Il comprit. Il était devenu une créature d’un autre monde. Mythologique.
Il irait désormais parcourir les rues et faire du ménage plus seulement dans son immeuble.
Les lâches, les cruels, les vils. Les dangereux, les fous, les monstres. Tous. Ils pouvaient commencer à trembler.
Welcome The Minotaur.

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