1K#5 / Jusqu'au bout...

On était les putains de rois du monde. Les. Putains. De Rois. Du Monde. Notre jeunesse s’était enfuie devant nos yeux, comme ça, un beau matin, elle avait laissé un mot un peu con sur un post-it un peu dégueu sur notre frigo un peu vide. Ça et juste un cheveu blanc. Vraiment blanc. Pas vaguement-blanc-plutôt-gris-c’est-bon-là-arrête-de-me-prendre-la-tête. Blanc White Spirit. Eclatant. Effrayant. Blanc je-peux-voir-mon-reflet-dans-le-bidet-poli.
« A nos plus belles années. Celles qu’on vient de préparer ensemble. Parce que le meilleur est toujours à venir. »
Pas étonnant que ce mot soit con. On l’était tellement. On l’avait été pendant si longtemps qu’on avait même oublié qu’on pouvait ne plus l’être. On avait passé tellement de temps à préférer crouler sous les paperasses de retard, à manger des sandwichs triangles, à se perdre au milieu de la nuit, là où l’horloge était même plus capable de nous suivre et de compter les secondes. A jouer avec les filles, à déconner au lieu de les respecter pleinement, même si on était persuadés qu’on le faisait et que nos petits jeux faisaient rire tout le monde, tout le temps et que dans le fond, si tu riais pas, sale pisse-froid, tu pouvais bien aller te faire mettre, c’est que tu pigeais que dalle.
En fait, on pigeait pas grand-chose, nous non plus, du haut de cette créature informe, ce tas ignoble, cette aberration mythologique qui nous servait d’égo.
On avait parfois eu la haine pour cette fille qui repeint jusqu’au fond de nos slips de transpiration et d’admiration et qui, en fait, est tellement trop-bien-pour-nous-mais-sérieux-les-gars-j’ai-déjà-quelqu’un.
Je dis pas que c’est jamais vrai. Au contraire, j’ai fini par comprendre. Ça l’est souvent. Et il y a mille raison pour toutes les fois où ça ne l’est pas. La peur de blesser. La peur de dire non. La gêne d’un moment où oups-on-s’est-foutus-là-mais-où-sont-les-tickets-de-stationnements-bordel- ? Mais cette seule fois où ça ne l’était pas, et où on était trop crétins pour tout remettre en perspective, ça suffisait à nous faire haïr tous les prétextes, tous les faux semblants, toutes les mêmes.
Comme si nous on avait jamais été autre chose que des faussaires de rêves, des vendeurs d’espoir, des trafiquants de kiff. Ah mais non, c’est vrai, on était des artistes. On avait le droit de jouer avec les mots, les images, les bribes d’instants de grâce qu’on parvenait à générer autour de nous. Des illusionnistes de merde, oui. Des escrocs, du type ceux qui vendent les petits jouets qui volent en faisant de la lumière les soirs de Fête. En « qui présentent mieux ».
Avec les claques qu’on avait bouffées dans la gueule, finalement, même celles qui étaient pas méritées – mais qui avait fait du bien malgré tout – les choses avaient fini par se mettre à leur place – à une place qu’on trouvait logique, en tout cas – dans nos petites tronches de gamins apeurés et fuyants.
Notre Balcon était devenu notre salon et de ce petit toit sur le monde qu’on s’était dégotté, à la force du poignet – et promis, sur ce coup-là, ni Max ni moi n’avions tenté de draguer qui que ce soit à l’agence immo – on toisait le lac, qui recouvrait l’horizon à perte de vue.
Lui et moi on vivait nos derniers jours dans cet appart qui nous avait coûté. Oh ça, Pu-TAIN qu’est-ce qu’il nous avait coûté.
Pas seulement financièrement, parce que ça, mon Partner In Crime pouvait gérer, et il avait fait ça avec toute la classe et toute la grandeur d’âme qui le caractérisait. Il nous avait coûté personnellement. Il représentait un sacré chapitre du livre qui racontait nos vies. Entre ces murs, il y avait eu des moments de douceur, des moments de grandeur, des moments de liqueur. Il y avait eu des larmes et des rires, des cartons à faire, des deuils aussi.
Celui de ce qui aurait pu devenir un petit être humain, un tiers de mon image, un tiers de celle de sa mère, un tiers à construire pour lui, avec lui.
Et celui d’une partie de ma mère, à moi. Survivante mais absente. Impossible de se résoudre à la laisser simplement partir, comme ça. Vivre et espérer un jour la retrouver plutôt que de la perdre tout à fait. Les chances étaient maigres. Mais j’avais bien fini par comprendre que c’est à ce genre de Pari qu’on reconnaissait les gens, et que c’était pas juste une phrase. Les paris à la Paul Engerman. Ceux qui crient « Push it to the Limit » sur un son de guitare et un de synthé.
La fin de 2 belles et douloureuses années. Je pense que c’est pour ça que notre jeunesse s’était tirée, finalement, avant nous. Incapable d’accepter de nous voir foutre le camp. Peut-être qu’elle souhaitait rester entre ces murs. Et d’une certaine façon, elle aurait du mal à en bouger.




On était encore dans les cartons quand j’ai reçu un coup de fil. Sarah.

– Mademoiselle Verge. Comment ça avance dans l’échelle sociale ?
– On fait avancer. Et c’est pas grâce à vous.
– Comment ? Vous n’êtes pas encore votre propre patronne ? Je vous ai connue tellement plus vorace. Ça me ferait presque débander, tiens.
– T’as fini, oui ? J’espère au moins que tu bandais à cause de moi.
– De personne d’autre, ma belle.
– Bon, si on peut redevenir sérieux, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle. Je commence par laquelle ?
– La mauvaise.
– D’accord, je commence par la bonne.
– Putain, mais pourquoi tu demandes ?
– Je sais pas, je me dis que t’es écrivain maintenant. Ton instinct de la narration devrait s’améliorer un de ces jours. Mais toujours pas.
– Et ainsi l’Homme créa des Dieux et, tel Nietzsche, s’empressa de les tuer. Vas-y, balance tout ce que t'as.
– La bonne nouvelle, c’est que j’ai eu les papiers devant les yeux il y a une petite heure, c’est signé. Dans 3 mois, pile pendant l’été, ça va tomber nickel pour toi. Les rayons vont être noyés sous les piles de A L’épreuve de la Fin.

Merde. Mon deuxième bouquin allait sortir.
Le titre était un hommage à Fred Exley, mon maître s’il en était un.
Le personnage principal, façon Fish out of Water, versait dans le Paumé attachant, maladroit, limite Asperger. Errant entre les buildings, les échecs, les nuits sans sommeil, la culpabilité de vivre privilégié et les paires de fesses bonnes à embrasser. Un réel esthète du galbe fessier. De la belle forme ronde rassurante et sexy. La seule chose qui lui permettait de se regarder encore dans un miroir.
A l’Épreuve de la Fin ce serait un petit bouquin sympa, pour tout le monde, bien sûr, sauf pour moi. Pour moi, c’était la meilleure des façons de faire un deuil de plus. Le dernier, le plus important. Celui de cette ancienne version de moi qui collait mes pages, à force de trop de branlette n’importe où. Le deuil de ce gamin trop mauvais à se retrouver dans le regard des autres pour être vraiment mauvais. Ce gamin qui cherchait entre les esquives et les paires de cuisses une fontaine dont aurait coulé, infiniment, la reconnaissance, l’amour et la réussite.
Pour enfin revenir à zéro. Sans taff, sans but, sans limite. Redevenir un des Hardliners.

– La mauvaise nouvelle, maintenant ?
– Je suis en retard.
– Non, mais on avait besoin de toi pour le camion. Et d’une paire de bras. Fais un effort, aussi. Tu peux pas toujours me lâcher comme ça.
– Ecoute bien ce que je te dis, trouduc. Je viendrai t’aider pour ce foutu déménagement. Mais je suis en retard. Enfin, si tu préfères : J’ai du retard.
–Tu veux dire ?
– Que je suis probablement enceinte.

J’ai laissé tomber le téléphone. C’était ça la vraie bonne mauvaise nouvelle. L’humour à la con de Sarah. Dès le début, j’ai su. Elle avait ce truc qui me rentrait dedans. Bouge-toi-de-là-gros-naze-t’as-pas-les-épaules-pour-m'encaisser.
J’ai hurlé, le volume sonore inversement proportionnel à l’émotion qui montait de ma gorge pour la nouer et à la quantité de larmes qui emplissaient mes yeux.

Merde. J’allais être papa. Et cette fois, pas de compromis. Inconséquent jusqu’ici. Désormais Père. Jusqu’au bout.

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