1K#4 / Au milieu de la foule

Extrait du Discours écrit par Lorne Minchkin, leader PoLib (Populiste et Libertaire) à la veille de son élection.
Le discours suivant n’a jamais été diffusé ou prononcé en public. Il a, d’après témoin, été par contre répété à de nombreuses reprises.
Minchkin considérait qu’écrire et connaître ses discours par cœur lui permettait ensuite de mieux « plonger [son] visage et [son] âme dans la foule, pour ne faire qu’un avec elle et mieux lui faire passer le message ».
Sa diffusion fait suite au Scandale révélé par le Journal des Peuples mettant en cause Minchkin dans une affaire de corruption et d’extorsion.
Minchkin refuse tout commentaire mais plaide non-coupable. Pour le moment, l’idéologue se défend sans citer de nom, mais en assurant que c’est un coup monté.

« Au milieu de la foule, on est rarement reconnus. Rarement juste ressentis. Rarement pris en compte. Au milieu de la foule, on n’est qu’un pore sur un corps géant, par temps froid. Comprimé, renfermé, quasi-inexistant.
Au milieu de la foule, on n’est pas grand-chose de plus qu’une fourmi dans les monticules de terre qui servent de fourmilière. Pas grand-chose de plus qu’un rouage dans une horloge artisanale complexe. Un grain de sable au milieu du désert, qui se fait balader par le vent sans délicatesse.
Vous avez compris l’idée.
Dans votre vie, on essaiera autant que possible de vous noyer au milieu de la foule. On essaiera de vous écraser, de vous épuiser et de vous user par le travail, les obligations, les petites guerres personnelles, les bassesses et les cruautés. Et en même temps, on n’aura de cesse de vous rappeler que vous êtes UNIQUE. Un vrai petit cadeau pour l’univers. Une perle de culture. Comprenez-moi bien, vous l’êtes. Le nombre de chances, statistiquement, pour que vous soyez là, au milieu de ces foules réelles et métaphoriques, à vous frotter au T-Shirt trempé de sueur de ce type à côté de vous, à vous faire éclater les chevilles par les lourdes Doc Martens bordeaux de cette fille juste derrière vous, sont tellement infimes que la vérité, c’est que vous n’aviez aucune chance à l’échelle de l’univers d’exister.
Pour commencer à vous en rendre compte, faites votre arbre généalogique. Une fois que vous serez remonté à l’arrière-grand-mère de votre arrière-grand-mère – et c’est pourtant pas si loin que ça – vous serez déjà plongé au milieu d’une foule d’une rare densité et d’une variété inattendue. Des individus sans rien en commun qui ont à un moment décidé d’accepter un mariage forcé. Ou bien sont allés aborder ce joli garçon, cette fille ravissante, ce type intéressant, cette fille au regard curieux. Peut-être que certains sont tombés dans les escaliers et ont été rattrapés par leur future moitié qui passait par là par pur hasard. Certains venaient peut-être travailler aux champs et le nouveau patron ou la nouvelle patronne est devenu à force d’engueulades, de prises de tête, de tensions, le candidat ou la candidate idéal au titre de Meilleur Daron ou de Meilleure Daronne. D’autres se sont croisés dans la rue, dans un taxi, à un concert, chez un ou une amie commun-e. Ou à l’école.
Parmi ces couples, beaucoup ont procrée de la manière classique. Peut-être que parfois, il y a eu des fausses-couches. Parfois, ça s’est peut-être joué à une dernière lueur d’espoir. Une lueur toute faible, qu’enfin, un enfant puisse naître après tous ces moments de malaise, de mal-être, de mal-vivre et de mal-naître. Et ça a marché, contre toute attente. Et la ligne d’improbabilités s’est poursuivie.
Certains ont peut-être même adopté. Ce qui, en soi, élargit d’autant plus les déjà si nombreuses possibilités, puisque, dans votre sang, il y a celui d’étrangers, d’inconnus,  de gens que vous ne verrez jamais et qui n’auraient eu aucun intérêt à vous rencontrer. Peut-être qu’au contraire, il y a du regret.
Vous êtes peut-être coincé, là, à ne jamais savoir à quel point on aurait pu vous aimer. Ou craindre de ne pas pouvoir le faire correctement.
Alors pourquoi l’Homme est-il réduit à devoir être un « Animal Social » comme le dit si bien Aristote ? Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas s’empêcher de chercher, si finalement, au milieu de la foule, on n’est jamais pleinement satisfaits ? Le chaos.



Nous sommes faits de chaos.
Il n’y a ici aucun jugement. En posant un pied sur le chaos, ne nous ouvrons-nous pas à notre réelle condition d’Homme ?
Le Chaos ne cherche ni le Bien, ni le Mal. Ces deux-là sont brandis à tour de bras, en tout temps et en tout lieu, comme d’immuables valeurs indispensables, prégnantes. Mais ces lignes sont floues. Il n’existe que de la Morale et du Ressenti.
Pourquoi nous entêtons-nous à blesser nos pairs ? De quoi vient la déception ? Est-ce que, dans le fond, on ne nous a pas enfoncé dans le crâne, avec toutes ces histoires d’être UNIQUE, une sorte d’attente de la reconnaissance absolue de nos qualités ?
Nous ne serions pas déçus sans égo. Ou plutôt, par pour ce que nous sommes ou ce que l’on commet ou au contraire oublie de commettre, pour nous. Ton estomac appelle la nourriture mais le repas est insuffisant, tu peux être déçu. Mais est-ce que vraiment c’est ce qui va se passer ? Ou bien est-ce que tu vas juste sentir que ton corps n’a toujours pas atteint la satiété et cela va jouer sur ta patience, tes capacités intellectuelles et émotionnelles ?
En se laissant pleinement habiter par le Chaos, nous répondons à l’instinct.
En laissant le Chaos reprendre sa place, nous retrouvons la nôtre au milieu de la foule.
Nous sommes des éléments moteurs. Des créateurs. Et comme en toutes choses nous n’arrivons pas à tolérer l’absence d’équilibre, nous devons détruire aussi.
Au milieu de la foule, vous pouvez redevenir. Être à nouveau. C’est pour ça que vous êtes ici, mes frères.
Parce que dans la foule se cache un Monstre trop Humain. Il se nourrit de peur, de méfiance. Il se nourrit d’images fantasmées que l’on a gravé de force dans nos imaginaires collectifs paranoïaques depuis que l’image s’est installée chez nous.
Au milieu de la foule, vous avez le pouvoir de faire ce qui rééquilibre. Vous pouvez détruire la peur, la méfiance. Ne doutez pas de vous.
Vous avez peur des regards ? Du jugement ? Attaquez celui qui profite de la faiblesse, qui effraie, qui veut se montrer plus grand qu’il ne l’est. Regardez le monde vous saluer et vous remercier. Et subissez le système qui vous blâme, parce que d’un côté de la loi, on a inventé le terme bavure. D’un côté de la loi, on a préféré décider sans nous des valeurs, de la Morale, de ce que nous avons le droit de ressentir. Dans le fond, nous ne cherchons qu’à appliquer une loi plus juste. Enfreignez celle des fous, des vendus, des damnés. Enfreignez toutes les lois qui vous semblent fourbes, lâche, injuste. Rétablissez la Justice et surtout la justesse, par l’équilibre, que seul le Chaos peut vous amener, in fine. Si l’on vous condamne. Si l’on vous pend. Si l’on vous blâme ou vous lynche, vous deviendrez alors Martyr.
Et vous aurez gagné, dans les têtes et dans les cœurs.
Ces lois, on nous les a imposées. Elles ne font que servir ceux qui les ont écrites. Elles abattent le moral.
Glissez-vous dans la foule.
Devenez plus que vous-même. Devenez plus qu’un rouage. Ne soyez pas reconnus, la vanité n’aura plus sa place. Ne me prenez pas comme Dieu. Prenez-moi comme intermédiaire. Décidez que plutôt qu’être un Pore sur une peau grasse, fatiguée, vous êtes la chair et les muscles d’un bras, qui cherche à s’armer contre une oppression cynique.
Soyons la Loi. Celle du Chaos.
Soyons Vivants. Soyons plus que pris en compte. Soyons Ressentis. »

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