1K#2 / De l'Eau sur le Front

En des temps où la Terre n’était que deux, La Pangée et L’Océan Primaire, cohabitaient, au sommet des règnes animaux Emergés et Immergés deux espèces.
Les Humains étaient immenses, dotés de quatre membres, pairés. Leurs membres supérieurs leur servaient d’interface entre la Volonté et l’Action. Les deux inférieurs les maintenaient debout et traduisaient la Force en Évolution. Le bout des membres supérieurs – les mains – se prolongeaient de chaque côté en appendices articulés. Quatre d’entre eux, alignés, étaient articulés en trois points. Le cinquième, placé en opposition, permettait la préhension et n’était articulé qu’en deux points. De longues griffes sortaient du bout de ces appendices que l’on nomme aujourd’hui encore « doigt ».
Eux, que l’on nommait également Ceux-des-Sols, faisaient sur les terres office de gouverneurs et de gouvernants. Ils étaient justes et répugnaient à l’élevage. Ils cherchaient en toute chose l’équilibre, ainsi, chaque vie se valait et les Hommes nourrissaient les omnivores du reste du règne, et le reste du règne nourrissait les Hommes.
En tout temps, c’était un honneur que de nourrir les loups et les chiens, soit par des aliments préparés expressément pour eux, soit par l’essence même de la chair Humaine. Le niveau de compréhension des Hommes ne parvint, malheureusement, jamais à leur assurer que le don des corps humains était un bien compris comme acquis et mérité pour les animaux les plus proches d’eux.
Très rapidement dans le développement de leur sensibilité au monde, ils trouvèrent les moyens d’échapper au manque, et de forger la pierre et le bois d’un simple toucher de la main. Ils bâtirent des habitats pratiques et sûrs pour leurs familles. A mesure que ces capacités grandissaient, ils prirent bien soin d’enseigner à leurs descendants ce qui allait de pair avec le poids qu’elles représentaient : l’obligation du respect et de l’humilité.
Dans les Eaux, en parallèle, les Peiscemo étaient parvenus tout en haut de ce que le futur appellerait « La Chaîne Alimentaire ».
Ceux-des-Eaux demeuraient invertébrés, néanmoins, l’étonnante complexité de la Nature leur avait donné des bras et une chaine musculaire particulièrement dense qui leur permettait de protéger leurs organes jusqu’à des profondeurs où même le monde Immergé commençait à sentir cette texture granuleuse et sèche qui faisait grincer les crocs et que le monde appelle « Sable ».  Ces endroits où la lumière n’existait quasiment plus – et ceux encore bien plus profonds – étaient de fait connues comme « Les Grands Sables du Dessous ».
Les Peiscemos mesuraient dans toute leur longueur environ 6 pieds. Leur torse, sans nombril, finissait au niveau de ce que les humains appellent « Hanches » par se couvrir d’écailles et se prolonger en une queue sibylline similaire à celle de certains poissons. Au niveau de la jointure entre la tête et les épaule, pas tout à fait un cou, on leur marquait, à la lumière des surfaces, leur nom.
Leur peau diaphane reflétait les rayons du soleil qui chatouillaient les premières profondeurs des Royaumes Immergés. Ils se savaient un ancêtre commun, encore plus lointain, avec les Humains, dont ils partageaient un système d’écriture. Le Soleil, quoiqu’effrayant car fuyant, avait aussi cet effet sur eux qu’il les rendait meilleurs, plus optimistes, plus doux.
Leurs grands yeux, à double paupières, à l’iris souvent grisâtres, dotés d’une pupille allongée, leur permettait de voir loin. Et dans des conditions d’obscurité dont on dit dans les récits de nombreux Aventuriers des Nuits qu’elles sont tellement profondes, que dans la plupart des cas, face à l’absence totale, absurde et glaçante de repères, l’être finit par ne voir plus que l’intérieur de lui-même, là où la lumière intérieure de l’âme brûle encore suffisamment, quelques instants au moins, avant d’être engloutie et éteinte. C’est à ce moment-là que l’on devient fou.
Leur prime incapacité à propager le son dans le milieu aquatique avait très tôt amené dans l’évolution de l’espèce une perception des ultra-sons et des capacités télékinétiques. Leur langage existait ainsi à travers les vibrations et cela permit rapidement à toute l’espèce une connexion intellectuelle et spirituelle qu’une bonne partie du règne Immergé se mit à jalouser.
Ne sachant comment répondre dans un premier temps aux bruits qui nageaient – à défaut de courir – les Peiscemos laissèrent les événements se dérouler.
En surface, les Sols subissaient une période inquiétante de sécheresse que les Humains tentaient de compenser en se donnant aussi aux plantes, en mélangeant leur sang à ceux des arbres, pour les nourrir d’eau et la réinjecter dans les couches plus profondes des terrains.
Devant l’inefficacité de leurs actions, ils se résignèrent à se servir plus que de raison dans les rivières, les détournant, les barrant, les rationnant. Et puis l’Océan. L’équilibre vacilla une fois.
Dessous, et sans même que quiconque le perçoive, le lien entre les individus Peiscemos se renforça. L’un d’entre eux, cherchant à percer un secret aujourd’hui toujours caché, s’était plongé plus loin que devait dans « Les Grands Sables du Dessous ». Sa folie se propagea en échos longs mais presque imperceptibles parmi tous ses frères, partout ou peu s’en faut.
On ne le revit jamais, mais suite à cela, les Peiscemos ne laissèrent plus les attaques, les blâmes, les agressions, impunis. Certains prétendent qu’en voyant son être intérieur, Om n’aurait rien perçu de la flamme essentielle et qu’il n’aurait fait face qu’à une effroyable onde, comme un sang épais dont quelques gouttes auraient été plongées dans de l’eau. Cela aurait réveillé les pulsions belliqueuses de tout son peuple. L’équilibre vacilla une fois de trop.
Une Grande Guerre – près de 700 ans – décima des espèces dont vous n’avez même pas idée, dans des proportions que vos rêves les plus fous ne pourraient pas caresser du doigt. Comme bien trop souvent dans les Guerres, les innocents subirent en première ligne les frustrations, les colères, les peurs et les tirs des belligérants.
Pour 700 ans, les Peiscemos et les Humains oublièrent jusqu’à l’existence des uns et des autres. Et pour cause, suite à ces guerres, la Pangée se sépara en deux, puis trois, puis quatre, cinq et jusqu’à huit continents. Les extrêmes bouleversements telluriques et tectoniques amenèrent brutalement Ceux-des-Eaux à s’éteindre, tandis que Ceux-des-Sols virent leur place bouger dans le Grand Ordre. Divisés, parfois arrachés à leurs terres, anéantis moralement et spirituellement, séparés de ceux de Leur Famille, privés de la vie, du souffle, du regard de ceux qu’ils pouvaient aimer, ils s’enfermèrent dans des cités dortoirs. Sombres, nauséabondes, infiniment désespérées. Par rebond, ils se rabougrirent, perdirent leurs griffes, devinrent à peu près aussi imposants en taille que jadis les Peiscemos. Ils finirent par n’avoir plus de pouvoir que sur l’herbe.
Certains devinrent peintres. D’autres, artisans. D’autres encore, conteurs. D’autres, pêcheurs, avec  toujours au fond d’eux-mêmes, cette connexion et cet appel impossible à taire de l’équilibre, du respect, de l’humilité.
On raconte même qu’un jour, un pêcheur s’aventura un peu trop loin. Il pêchait sur un tout petit radeau, avec ses maigres filets, qu’il avait lui-même tissé. Fragilement, au fil des nuits d’orages, il avait cueilli comme il l’avait pu et comme la météo voulait bien lui permettre, des fils de bois, que le vent déposait au pied des cités. Ce n’étaient pas des fils, ni même du bois, évidemment, mais cela ressemblait à ce en quoi le bois était transformé par les anciens pour tisser. Ce n’était pas une belle gloire, en tant qu’objet manufacturé, mais son filet n’appartenait qu’à lui et servait à tous.
Un jour, ce pêcheur, Klay, remonta de sa pêche un presqu’Homme à queue de poisson. Pâle, extrêmement maigre. Au niveau de la jointure entre la tête et les épaules, pas tout à fait un cou, une inscription que Klay parvint à déchiffrer : Om.

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