1K#15 / Entre les Murs... (Partie 7)

Elle referma la porte et se tourna vers ceux encore à l’intérieur de son foyer. Du fond de la pièce, Johanne surgit. Hermine eut un instant d’hésitation. Dans les yeux verts de sa petite-fille, elle se perdit à regretter de n’être pas plus forte, mais elle se perdit encore plus à devoir recourir à la violence.
« Ne reste pas ! Sors par derrière ! »
Johanne acquiesça sans réellement comprendre et fit demi-tour. Sa grand-mère fit pivoter la hache entre ses mains, la souleva au-dessus de sa tête et l’abattit d’un coup puissant, lourd, définitif, dans le dos du Chevalier qui était sur le haut de la pile et tentait de se relever difficilement. Le choc lui brisa quelques os, fendit une partie de sa plaque d’armure qui s’enfonça dans ses chairs et immobilisa quelques instants de plus ses deux compagnons, sous lui, sous le poids des armures et sous l’impact du coup. Il hurla. Un cri terrifiant, qui s’étouffa lorsque le deuxième coup qu’Hermine porta l’atteignit et lui fit éclater un poumon.
Le Chevalier directement sous lui était sur le dos, et il vit dans un instant qui dura pour l’éternité le visage de son camarade convulser, se gonfler de sang, rougir. Il sentit la vie s’échapper, à mesure que les lèvres battaient, que le son se perdait dans la rumeur du combat, que les yeux de son camarade allaient d’effroi en incompréhension. De douleur en soulagement. De vie à mort.
Juste avant de rendre son dernier souffle, le Chevalier toussa du sang au visage de son camarade enseveli.
L’horreur de ce moment s’apprêtait à se répéter quand, derrière cette vieille folle, la porte s’ouvrit enfin, d’un grand coup, la heurtant dans le dos avant qu’elle n’ait pu brandir une fois de plus la hache, la faisant lâcher son arme, puis trébucher, perdre l’équilibre et tomber un peu plus loin que les soldats.
De l’autre côté de la maison, juste au moment de fermer la porte, Johanne s’était arrêtée, estomaquée en entendant le cri. Elle avait ensuite fui, sans demander son reste. La situation était tout bonnement incompréhensible. Qu’étaient venus faire ces hommes, ici, chez elles ? Etait-ce vraiment pour l’élixir ? Pourquoi était si compliqué de comprendre que cette recette, pour d’évidentes raisons, la vieille femme ne la donnerait jamais ?
Pieds nus, elle glissa sur la mousse d’une roche et se blessa à la hanche et sur une bonne partie la moitié droite de son corps. Elle se releva, portée par la peur et l’instinct et voulut reprendre sa course quand elle entendit une série de cris effroyables. Puis une voix tonitruante, d’homme, celle de l’Inquisiteur, transperça l’air, déchira les nuages, comme le début d’un terrible orage qui s’annonçait.
Elle regarda en arrière, tétanisée. La porte de derrière de la maisonnée s’ouvrit à la volée, et l’Inquisiteur inspecta les alentours. Elle se cacha derrière un arbre au pied du rocher où elle s’était blessée. Son champ de vision était particulièrement réduit, mais elle voyait précisément l’encadrement de la porte, et l’Inquisiteur, seul, dedans, et Johanne eut une pulsion. Elle aurait voulu lui foncer dessus, le griffer, le mettre à terre et lui faire payer le mauvais traitement infligé à Hermine, qu’elle ne pouvait qu’imaginer à cet instant.
Comme en réponse, l’Inquisiteur se retourna vers l’intérieur de la maison et appela un de ses hommes. Quelques secondes plus tard, le Chevalier revint, portant Hermine comme on portait un vieux sac de légumes, par sa tunique, d’une main, la laissant à moitié trainer sur le sol. Puis l’Inquisiteur appela à la ronde.
« Nous ne voulions pas de ça. Nous n’avons fait que nous défendre. »
Johanne, bouche bée, écoutait attentivement, sentant des émotions contraires la remplir. De la colère, de la tristesse, une infinie et irrésistible envie de rire.
« Nous voulons juste l’élixir. Donnez-le-nous, et sa recette, et vous n’entendrez plus jamais parler ni de moi, ni de mes fidèles. »


Spontanément, elle ramassa un caillou près d’elle. Elle sentit quelque chose grandir en elle. Une violence inconnue. L’expression de désespoir. Son cœur commença à battre très fort dans sa poitrine. Trop fort.
« Vous serez bénie par le Seigneur et vous aurez une grâce. Vous n’aurez même pas besoin de venir aux offices, de participer aux messes. Ce don que vous feriez à l’Eglise serait suffisant pour toute votre vie. Réfléchissez. »
Elle s’écorcha la paume de la main sur la pierre, et l’intérieur des doigts, à la serrer avec tant de rage, tandis que son cœur continuait de s’emballer et à lui taper dans la poitrine et contre les côtés. Elle regardait l’Inquisiteur, qui exultait. Il cherchait dans les bois une forme qui aurait pu lui évoquer sa présence.
« La vieille femme n’est pas encore morte. Je vous en prie. Faites le bon choix, vous le pouvez encore. »
Elle eut envie de hurler. Son cœur, toujours lui, ne répondait plus de rien. Il tapait tellement fort qu’elle avait même l’impression de l’entendre battre jusque dans ses oreilles, de la faire vibrer jusque dans le sol. Elle eut un doute. Elle se releva brusquement, monta sur le rocher pour mieux voir. Ce n’était pas seulement son cœur qui la faisait vibrer au milieu des racines. L’inquisiteur avait cherché à gagner du temps. Et ça avait marché. Johanne était restée là, à l’écouter, à le haïr, le vouloir mort. Pendant ce temps, quatre des six soldats restants s’étaient précipité sur leur monture et s’étaient dispersés dans la forêt pour la chercher. C’était une chasse à courre, et les chiens de l’Inquisiteur cherchaient à la rabattre. Elle se remit dans son petit creux, derrière l’arbre. L’endroit n’était pas pratique pour un cheval, le ou les soldats qui passeraient ici seraient obligés de se tenir un minimum à distance.
Il en arriva deux, un de chaque côté. L’un des deux la verrait, il arrivait par un terrain bien plus facilement praticable pour un cheval. Elle décida de se concentrer sur l’autre.
Le soldat passa à une vitesse relativement élevée. Johanne put l’anticiper aux bruits des sabots qui foulaient les feuilles, la mousse, les racines et les roches. Elle bondit hors de sa cachette, prit appui sur le rocher sur lequel elle avait glissé auparavant et se jeta sur le Chevalier.
Elle sentit sa robe émeraude se soulever sous le vent, comme si elle volait. Elle flottait dans l’air, irréelle, déterminée, presque hors d’elle-même, comme si une autre avait pris les commandes. Elle serra encore un peu plus fort le bout de roche qu’elle avait en main, sentant la pierre s’enfoncer dans sa chair, bruisser avec elle, s’humidifier du sang qui la recouvrait petit à petit. Elle la brandit, tendant son bras d’un geste ample, chargé de tout le chaos qui la traversait, elle, en cet instant. Ses jambes tournaient en l’air, comme si elle cherchait à parcourir encore plus vite la distance, à courir au-dessus du sol, du cheval, du cavalier. Elle se mit à crier, la bouche grande ouverte, l’écume aux dents, comme un animal en chasse prêt à dévorer sa proie. Le cavalier tourna la tête, mit un instant à saisir ce qu’il se passait, ouvrit de grands yeux, tenta de se protéger le visage mais il était déjà trop tard. La main libre de Johanne s’était posée sur son épaule, ses genoux vinrent le percuter au thorax, il se senti perdre l’équilibre et commencer à basculer.
Il tomba lourdement au sol, le cheval paniqua. Le soldat, un peu sonné ne put se défendre convenablement.
Johanne abattit la pierre sur le visage de l’homme, horrifié. Une fois. Deux fois. Trois fois. Plus encore. Chaque coup la rendait encore plus triste. Chaque fois elle sentait le crâne se briser un peu plus, la souffrance exploser, la mort tourner autour d’elle, l’envelopper, prendre sa main et frapper à sa place. Elle hurla. L’autre soldat était descendu du cheval et il lui courait dessus. Elle voulut faire quelque chose, mais il lui envoya un grand coup dans les flancs. Le souffle coupé, elle s’effondra.
Les deux autres Chevaliers eurent vite fait de les rejoindre et de la ramener à l’Inquisiteur.
« Alors, dites-moi, dans cette marmite, c’est bien ce que je recherche, n’est-ce pas ? »
Johanne se tut, la gorge nouée, le ventre et les côtes endoloris, l’âme en peine.
L’Inquisiteur se leva, se dirigea vers la marmite, attrapa un bol tout près et le plongea dedans. Il s’approcha ensuite de la jeune femme et fit signe à ses minions.
L’un d’eux se pencha sur Johanne et lui maintint la bouche grande ouverte.
L’Inquisiteur s’approcha, le bol à la main et s’assura que Johanne but bien tout le contenu.

Johanne commença à s’agiter, tentant de refuser, de recracher, mais forcée par les soldats et l’Inquisiteur, elle avala bien plus de la moitié du bol. Dans la panique, la boisson fut bien plus vite intégrée par son corps. Bien trop vite à son goût, elle tomba, endormie.

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