1K#14 / Entre les Murs... (Partie 5)

Joanie était Infirmière depuis 5 ans et en poste aux Coquelicots depuis 2. Elle vivait un petit appartement en proche banlieue qu’elle avait décoré au plus fin. La plupart de ses meubles étaient la figure moyenne du produit design minimaliste et utilitaire. C’était toujours aussi étrange à regarder que c’était utile. Sa bibliothèque, par exemple, était une sorte de long serpent à angles droits, figé dans le mur, qui se tortillait et revenait parfois sur lui-même. Sur les plats, Joanie avait disposé ses livres selon un rapport année/thématique étrange. C’était, selon elle, le meilleur moyen d’accéder à l’évolution du savoir et de déconstruire. Ainsi, ce qui était science d’une époque, n’était plus que superstition, ou croyance absurde, à une autre.
Cette nuit-là, Joanie était en proie à une insomnie tenace. Elle s’était d’abord emparée de sa clarinette pour jouer quelques morceaux qui la détendaient. Puis elle avait fait des étirements et quelques exercices de respiration. Elle avait bien fait attention à s’hydrater tout au long de la nuit.
Elle avait fini sa journée vers 14h, était passée voir ses parents pour grignoter un petit quelque chose, et en espérant pouvoir repartir avec un tupperware plein de « n’importe quoi sera de toute façon meilleur que ce que je sais faire ».
Le petit encas s’était un peu éternisé, elle était repartie, les yeux rougis par la fatigue, après s’être aperçue que cela faisait de longues minutes que son système de déglutition s’était mis en veille, signe que son corps la préparait au sommeil. On lui avait servi un petit café, pas trop serré, qu’elle avait bu d’un trait et avait repris son vélo en direction pour chez elle.
Le temps qu’elle n’arrive, aux alentours de 17h30, le café avait fait bien plus d’effet qu’attendu et elle se mit plutôt à faire un peu de rangement, avant de s’affaler sur le canapé rouge deux places au milieu de l’agréable salle de vie de son F3, un livre de Cioran dans une main, une petite boite de bonbons la vosgienne framboise à portée de l’autre. Elle avait auparavant ôté ses lentilles et enfilé ses lunettes à monture tigrée.
Et depuis, elle tournait comme un lion en cage, à la recherche du sommeil. En fait, non. Ce n’était même pas le sommeil qu’elle recherchait précisément. Elle cherchait du silence. Un moment où sa tête cesserait de hurler, arrêterait de taper avec une batte de base-ball contre des couloirs de tuyauterie. Un instant, figé entre deux respirations, où la lumière à l’intérieur de son crâne se rallumerait, plus vive, plus claire, moins noire. Une toute petite minute sans angoisse, sans image.
Son regard se perdit juste au-dessus de son livre, plongeant dans le tapis fauve à motifs circulaires. Il y avait là une petite forme, incertaine, mouvante. Joanie posa négligemment De L’inconvénient d’être Né sur le canapé là où elle était assise et se glissa vers la forme brune.
Une araignée, blessée, presque à l’agonie, se recroquevillait, se tordait sur elle-même, tentant de se retourner et de reprendre sa route, avec cette détermination infaillible et cette assurance que la destination finale importait peu. Le cheminement, l’effort était l’enseignement. La jeune Infirmière approcha ses mains de la créature en détresse pour l’attraper quand elle sursauta.
Son portable vibrait, l’écran s’allumant par intermittence. Et très rapidement, il cessa. Elle avait reçu un SMS. Elle oublia un instant l’araignée et jeta un œil à l’aperçu du message. « Regarde tes mails. Compte-Rendu Mme Kraviec. Béa »
Elle soupira en souriant. Au moins, sa nuit ne serait pas complètement perdue. Elle se redressa, s’appuya sur les reins pour se tenir bien droite, monta à quelques reprises sur ses pointes de pieds et saisit son ordinateur, sur la petite table de salon qui accompagnait le canapé rouge. La table en bakélite formait un Z aux angles très arrondi dont le centre de chaque portion était percé et laissait passer une lampe à lave bleue kitsch mais qui amusait beaucoup Joanie. Cela lui arrivait souvent de ne rien faire d’autre que de regarder cette lampe et la substance à l’intérieur faire des allers et retours, pendant des dizaines de minutes.
Elle alluma son laptop et se rappela de la petite araignée. Elle se remit à genou sur le tapis pour la chercher et la remettre à l’extérieur, quand bien même son balcon était une maigre satisfaction dans la recherche de nature de la petite bête.
Elle avait disparu. La jeune femme se sentit inutile, comme un peu trop souvent ces derniers temps. Elle décida d’oublier ça dans le travail en s’occupant du mail.
Le contenu dudit Compte-Rendu faisait référence à une nouvelle crise de démence, mais cette fois décontextualisée. Comme si Mme Kraviec avait simplement dévissé un boulon, sans raison ni aucun facteur extérieur de stress. Ce qui était non seulement nouveau, mais surtout hyper rare dans le cas de patients comme la vieille dame, pour qui la tendance est plutôt à une déclaration de ces symptômes une quinzaine de mois post.
En général, un stimulus provoquait ce genre d’épisodes. Par ailleurs, en pièce jointe du mail, il y avait un fichier vidéo, que Joanie, laissa volontairement de côté le temps de bien faire le point sur les différents éléments qu’on venait de lui exposer.


Mme Kraviec, 68 ans, assiste gentiment à un dîner de famille. Elle dit souffrir de maux de tête depuis la veille au soir. La vieille dame refuse de prendre de médication. Au milieu de l’après-midi, un caillot atteint son cerveau, elle fait un AVC. Elle est prise en charge à temps, l’un des membres de la famille est un ancien pompier. Elle est envoyée à l’Hôpital. Y passe quelques jours. Est décidé par la famille de la placer dans une structure plus apte à l’accueillir et moins dure à supporter pour elle : Les Coquelicots.
Après quelques jours d’observation et d’exercices, on note que les fonctions motrices peuvent soit être considérées comme revenues, soit comme inchangées par rapport aux circonstances précédant l’accident.
En revanche, au niveau intellectuel, la mémoire est défaillante par épisodes sporadiques, et non liés à la démence. Il y a violence et apathie, sans réel lien encore notable ni durée ou rythme réguliers.
Joanie serra ses genoux contre elle. Myriam Kraviec deviendrait sa patiente attitrée à partir de son retour de week-end. Mais quand même, à cette heure-là, Béatrice devait s’ennuyer ferme pour envoyer un mail.
En cliquant sur la vidéo, elle s’aperçut d’un point de détail pas si insignifiant que ça.
Le titre de la vidéo était préformaté comme n’importe quelle séquence tirée des systèmes de vidéosurveillance. Mais derrière la dernière information, Béa – ça ne pouvait être qu’elle – avait rajouté en majuscules « PAS_PORTE ».
La vidéo, une fois téléchargée, se lança automatiquement. L’image était saccadée. Evidemment, les caméras des Coquelicots ne filmaient pas en 24 images par seconde, c’était plutôt des photos prises toutes les 5 à 10 secondes, mais néanmoins, le rythme de la séquence qui se déroulait sous les yeux de Joanie était notablement différent.
On y voyait Mme Kraviec, cette nuit-même, sortir de sa chambre et se diriger, a priori, vers le distributeur du 2e étage. Puis au dernier moment, prendre les escaliers qui descendaient. Puis plus rien pendant plusieurs minutes. Du noir dans la vidéo. Puis de nouveau Mme Kraviec, accompagnée de trois infirmières qui tentaient de la maîtriser. Joanie eut un étrange goût dans la bouche et elle se repassa la séquence deux fois pour être bien sûre.
La date ne changeait pas, mais le comportement de l’heure lui, n’avait aucun sens. Et surtout, il était incohérent que l’on voit la patiente partir mais qu’on ne la voit pas revenir ni même faire signe d’agressivité. Tout ce qu’on voyait c’était une petite dame passer, s’éloigner, en pleine nuit – et ça c’était étrange, personne n’oserait dire le contraire – puis reparaître, entourée, et mise hors d’état de (se ?) nuire.
Joanie sentit un courant d’air et la porte de sa salle de bain, accessible depuis le couloir de l’entrée, claqua.
Elle se leva et commença à avancer vers la fenêtre. Puis elle entendit comme un frottement. Elle ne fermait pas sa porte d’entrée. Et ça ne pouvait qu’être un mauvais signe.
Joanie se dirigea vers son espace cuisine et attrapa le couteau à pain sur l’aimant mural où toute sa gamme de couteaux était exposée. Puis elle se faufila jusqu’à l’interrupteur du couloir. Elle l’enclencha. Le couloir fut alors baigné de lumière. Prudemment, à tout petits pas, elle progressa jusqu’à la porte d’entrée qui était effectivement entrouverte. Elle l’ouvrit un peu plus, le couteau caché dans le dos, pour vérifier qu’il n’y ait personne devant son appartement.
Une main lui tordit le poignet, elle lâcha le couteau, de douleur. Une autre main lui envoya la tête contre la porte, qui se referma net, tandis que les lunettes de Joanie se brisèrent. L’agresseur se pencha pour récupérer le couteau. La petite Infirmière se retourna, un peu hébétée, mais l’adrénaline et le Tai Chi aidant, elle replaça vite ses idées et son corps et envoya un coup de pied au visage de l’agresseur qui se redressa et recula de quelques pas, laissant tomber le couteau encore une fois, avant même qu’elle ne s’en soit réellement saisi. Joanie ne perçut pas précisément le visage, mais elle le reconnut. C’était une employée des Coquelicots, une Infirmière blonde, massive, coupe dégradée, qui bossait pour le Service de Soins Complémentaires. Elle lui fonça dessus, lui mit un coup de poing vif, sec, dans la gorge et la repoussa jusque dans le salon, avec force. D’un nouveau coup de poing – cette fois juste au-dessus du pubis – elle la fit trébucher sur sa table en Z. L’Infirmière Massive attrapa Joanie par réflexe et l’entraîna dans sa chute. Elle brisa la lampe à lave et se renversa complètement. Elle tenta d’étrangler sa cadette, lui mit quelques coups de genoux là où c’était accessible puis, tant bien que mal, la jeta contre le canapé. La Massive se releva et courut sur Joanie qui attrapa son ordinateur et donna une grande impulsion sur son canapé pour le renverser en arrière. La structure métallique percuta les tibias de l’agresseur, elle se plia sous la douleur et Joanie, sans vraiment y réfléchir, saisit le laptop à deux mains et s’en servit pour casser le nez de son assaillante. Au passage, l’appareil se fissura et se tordit. Elle tomba, inconsciente. Joanie venait sans le savoir de provoquer un enchaînement décisif. Elle avait effacé la preuve de son ordinateur, puisqu’elle l’avait détruit. Et elle avait empêché elle ne savait pas encore quoi ou qui de se débarrasser d’elle.
Elle attacha l’Infirmière des Soins Complémentaires et la laissa baigner dans la lave bleue.

Il fallait agir. Mais, étrangement, tout d’un coup, Joanie sentit le sommeil frapper à sa porte. Cela pouvait bien attendre l'aube. Elle dormit. Avec un couteau près d’elle, mais elle dormit.

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