1K#13 / Entre les Murs... (Partie 4)
Mikhail se réveilla en
sursaut, le front trempé et le corps tendu. L’endroit où son dos reposait
quelques instants plus tôt était trempé de sueur. Il dégagea le drap et s’assit
sur le bord du canapé. Il se passa vivement les mains sur le visage et se leva
en direction de la cuisine. Il n’alluma pas la lumière, il se contenta de la
lueur de la nuit et du tracé des murs sur lesquels il avait posé une de ses
mains en espérant pouvoir se guider au toucher.
Arrivé dans la cuisine,
il alluma le robinet et se mouilla le visage. A l’aveugle, il saisit un des
torchons accrochés à la patère à sa gauche et tamponna délicatement, pour ne
pas tout essuyer et profiter encore un peu de la fraicheur qui lui remettait progressivement
les idées en place.
Ce cauchemar avait été
particulièrement violent. Mikhail se trouvait dans une barque ridicule, en
compagnie de Moma et d’une caricature d’Infirmière obèse, en plein milieu d’un
océan en furie. Tellement en furie même, que les petits ilots et les atolls
avoisinants, inaccessibles, se soulevaient sous la violence des vagues, comme s’ils
avaient été posés là, en plein milieu de l’étendue et qu’ils suivaient le
niveau de l’eau. La barque était percée et commençait à se remplir. Mikhail s’épuisait
à écluser. En vain. Pour chaque petit seau qu’il renvoyait à son état naturel,
c’était pire, puisque c’était le niveau global de l’eau qui montait et
cherchait à tout envelopper, à tout avaler. La barque ne coulait pas à
proprement parler, il se faisait cerner, envahir, englober, engloutir. Moma
chantait une chanson qu’elle avait l’habitude d’utiliser comme berceuse pour
les trois garçons. Régulièrement, la caricature d’Infirmière effectuait une
série de soins étranges. Elle sortait d’abord un thermomètre qu’elle enfonçait
dans la gorge de Moma, qui manquait de faire un malaise, puis elle lui tapait
les veines du bras pour lui prélever du sang qu’elle semblait collectionner
dans un certain nombre de bocaux. Et enfin, elle collait une poignée de cachets
dans le gosier de la vieille femme. Chaque fois que Mikhail tentait de s’approcher
pour l’empêcher, elle lui envoyait un coup de pied magistral qui le projetait
en arrière et rendait la barque un peu plus grande, comme si les bords étaient
repoussés. Au bout d’un moment, Mikhail, au lieu de percuter la proue, tomba
entre les jambes de Jonas, qui tenait une version réduite de Jarod dans le
creux de sa main, contre son cœur. En s’attardant sur le Bébé-Modèle-Réduit,
Mikhail se rendit compte qu’en réalité, c’était lui-même, tout petit, dans le
creux de la main de son frère qui lui semblait tout à coup géant et le berçait
de menaces.
En se retournant vers
Moma, la barque s’était séparée en 2. Sa mère continuait, sur l’autre barque,
celle qui s’éloignait et qui était impossible à rejoindre maintenant que les rames
avaient disparu, à chantonner, mais avec de moins en moins de force, la bouche
de plus en plus pleine, le corps de plus en plus émacié, le teint de plus en
plus pâle. Il demandait de l’aide à Jonas, tentait de négocier. Mais c’était
peine perdue. Jonas leva la main dans laquelle il tenait Bébé-Mik et ouvrit
grande la bouche. Il le fit tomber dans le fond de sa gorge. Mikhail sentit son
estomac se retourner comme s’il tombait avec son lui miniature et il sentit des
brûlures lui prendre le corps. La chute était vertigineuse, l’espace se tordit
et il se retrouva à son tour, dans son corps d’homme, dans la main de Jonas.
La tête géante de son
frère s’approcha.
« Tout petit frère. Ne t’en
fais pas, nous nous occupons de tout. »
La tête s’éloigna et elle
afficha un immense sourire, carnassier, Jonas sourit de toutes ses dents,
étendant sa bouche bien plus loin que la commissure de ses lèvres.
Mikhail se sentit comme
opprimé, trop serré dans ses vêtements, qui n’étaient désormais plus sa tenue
décontractée habituelle mais un complet pour enfant. Il étouffa. Avec une
violence inouïe, Jonas referma la main, avec la même détermination que s’il
avait voulu broyer un moustique entre ses doigts.
Mikhail s’était réveillé
à ce moment-là.
Il but un grand verre d’eau
et regarda par la fenêtre un long moment. Cette allée en dalles bordée de
galets qui remontait le jardin représentait si bien son frère et sa vie
actuelle, tranquille, neutre. La petite famille si parfaite.
Il ne lui en voulait pas
de vivre une vie correcte, la sienne était bien. Mikhail vivait plutôt pas-si-mal
de son art et de ses heures de Conseil. Mais, quelque part, il enviait cette
capacité que Jonas avait d’oublier, dans l’insouciance de sa si durement gagnée
tranquillité.
A cet instant, des pleurs
résonnèrent du premier étage. Mikhail aurait reconnu ces plaintes infantiles
entre mille. C’était Jarod. Il ne put s’empêcher de monter les escaliers quatre
à quatre. Arrivé devant la porte, Jonas était déjà là, il lui fit signe de s’arrêter.
Barbara sortit à ce moment-là de la chambre, le petit dans les bras, tentant de
le réconforter, en le balançant légèrement, comme le font tous les parents pour
apaiser leurs enfants et lui caressant les cheveux.
« Il dit qu’il a
rêvé que Moma se faisait manger par un docteur. »
Mikhail jeta un regard
clair à son frère. Jonas embrassa son fils et le prit des bras de sa mère.
Celle-ci fit signe à Mikhail de la suivre dans le salon. Elle prit dans le
petit meuble sur lequel était posé le téléphone fixe un carnet de numéros qu’elle
commença à feuilleter.
« Vous avez encore
ça ? Je suis impressionné.
– Le papier n’a pas de
problèmes de batterie, pas de souci de réseau.
– Je t’accorde le point. »
Barbara sembla rapidement
trouver ce qu’elle cherchait, elle prit le combiné et tapa un numéro.
« Tu fais quoi ?
– J’ai le numéro d’Urgence
des Coquelicots. Joignable 24 sur 24, et 7 jours sur 7. Jarod est sensible aux
cauchemars, mais c’était pas lui le premier à se réveiller tout en cris, cette
nuit, pas vrai ?
– Pardon ?
– Le sommeil des parents
est le sommeil le plus léger du monde. On sait toujours tout ce qui se passe
dans sa maison. On m’a appris à ne pas parier avec la famille, mais je suis
prête à parier que c’est en rapport avec Myriam.
– Qu’est-ce qui est en
rapport avec Myriam ? intervint alors Jonas.
– Les cauchemars de ton
frère.
– Ecoute, Jo… Je suis
désolé. Je sais que c’est ma faute si Jarod a fait un cauchemar en lien avec
Maman. Je veux dire, tes gamins sont sensibles, je suis arrivé avec mes inquiétudes,
ma parano, mon dégoût des médecins et à cause de ça, j’ai pourri la nuit du
petit.
– Les gamins sont des
éponges. Mais même sans toi, ils sentent les choses. Peut-être que moi, je suis
trop tranquille, que je laisse trop vivre les choses, que j’y prête pas assez
attention. J’ai peut-être rangé mon flair au garage. D’ailleurs tu as surement
raison, à propos de ça Mik.
– Qu’est-ce que ça veut
dire ?
– Ça veut dire que tu vas
prendre ce téléphone et appeler les Coquelicots. »
Jonas voulut négocier,
mais Barbara appuya sur le téléphone vert du combiné et lui lança dans les mains.
« Trop tard. Trouve
une excuse et retourne la voir demain.
– Mais… Mais sérieusement…
Je… Oui, allô ? Oui, bonjour. Jonas Kraviec. Oui, je suis le fils de
Myriam Kraviec, chambre 216. Elle est chez vous depuis 5 semaines. Oui, Chambre
216. Vous êtes sûr ? Je… Je devais lui amener aujourd’hui les crèmes pour ses
soins de… Oui, c’est ça. Et il se trouve que je viens de m’apercevoir que j’ai
oublié mon portefeuille. Oui, c’est que j’ai besoin de mes papiers demain. Ça
peut attendre la mi-matinée. Mais je me disais que peut-être je pouvais en
profiter pour sortir Maman au restaurant. Je sais que normalement, il faut
annuler les repas au moins 24 heures avant, mais je viens d’y repenser, c’est
pour ça que j’appelle aussi tard, j’espérais un petit geste sympa. »
Un temps. Au téléphone,
Jonas semblait complètement crispé, espérant terminer au plus vite cet
entretien calamiteux. Puis son visage déborda de soulagement. Puis se crispa à
nouveau.
« Ah, bien, tant
pis. Je vous remercie. »
Il raccrocha et eut envie
d’hurler mais parvint à se contenir. Il envoya juste le combiné dans le canapé,
colère à moitié exprimée. Barbara reprit la parole en premier.
« Tu t’es rattrapé in extremis mais ton bla-bla de départ,
c’était une vrai cata, Jo.
– Ouais, c’était quoi le
délire du porte-feuille, et tout. Ça n’avait aucun sens d’appeler à une heure
pareille pour ça, on a eu chaud.
– Ok, j’ai compris. Je
suis mauvais quand il s’agit d’improviser. Mais là, c’est vraiment pas le souci
principal. »
Les deux interlocuteurs
se turent, suspendus aux lèvres de Jonas, s’attendant au pire.
« Pardon ?
– Le type a eu un moment
de doute, il n’a pas retrouvé Moma dans les fichiers. Il n’a pas pu annuler son
repas. Et surtout, il a gaffé et a tenté de se rattraper mais c’était déjà un
peu tard. Apparemment, elle a été déplacée, pour une nouvelle crise et les
visites vont être interdites pendant 2 ou 3 jours. »
Barbara et Mikhail
étaient bouche-bée. Ils regardaient Jonas comme si c’était une sorte d’extra-terrestre.
« Enfin, c’est ce
que j’ai pu recomposer des infos en vrac et des diversions maladroites.
– Ok. Vous pouvez pas
laisser votre mère là-bas, là. C’est quoi ça, d’interdire de visite pendant
plusieurs jours en douce ? Jonas, tu y vas demain, avec Mikhail, sinon, c’est
moi qui me déplace et je te jure que ça va pas rigoler.
– Tu sais quoi, Jo ?
– Vas-y, dis-moi.
– J’adore ta femme.
– Je gagne à être appréciée.
– Bon. Mais si on y va
demain, Mik, on peut pas se pointer comme des demeurés. Il faut parer à toute
éventualité. T’as une idée ?
– Oh oui. On y va à la
batte de base-ball.
– Peut-être, mais pour l’instant,
on va se recoucher. On sort pas illégalement une vieille dame de ce genre d’endroit
en étant crevés.
– T’as raison, Baba.
Bonne nuit à vous deux. »
Le couple remonta dans sa
chambre et Mikhail retourna s’étaler de tout son long dans le canapé.
Jonas fixa le plafond un
long moment. Puis il trouva l’alibi. Puisque Moma n’était partiellement plus en
état de se gérer elle-même, ils étaient, Mik et lui, les personnes les plus à
même de recouvrir cette responsabilité. Ils allaient récupérer les vidéos de
surveillance. Et si on leur refusait… Et bien… Il vaudrait mieux ne pas rester
devant…

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