1K#12 / Entre les Murs... (Partie 3)

L’infirmière glissa un « bonne nuit » doucereux et ferma la porte de la chambre 216, celle que Myriam « Moma » Kraviec, occupait depuis plusieurs semaines. C’était dans cette chambre que la vieille dame avait été filmée, hurlant contre le corps médical, tentant de s’en prendre physiquement à plusieurs de ses soignants. C’était là aussi qu’on lui avait inoculé une forte dose d’un produit anesthésiant dont ses fils ne savaient rien et qu’on l’avait ensuite déplacée dans une chambre du service pour les cas les plus sensibles et les patients les plus fragiles, le temps qu’elle ne puisse plus faire de mal à personne. Puis, au bout de quelques jours, on l’avait remise au même numéro, l’air de rien, le sourire aux lèvres, comme si ça n’avait jamais existé.
Et depuis, tout empirait continuellement.
Moma attendit quelques instants, le regard fixé sur le mur blanc en face de son lit, comme si elle voyait quelque chose qui n’aurait pas été présent. Elle fit rouler sa mâchoire à plusieurs reprises.
Le bruit des pas de l’infirmière s’éloignait petit à petit, le claquement des Crocs sur les talons s’évanouissait.
Moma se pencha sur la droite de son lit, vers sa table de chevet. Elle prit le gobelet plastique et cracha dedans un mélange de salive et d’eau et deux cachets. Pour ce qu’elle savait, on lui avait mis une dose un peu exagérée d’antidépresseurs. La vieille dame refusait de devenir un légume. Et pourtant, elle sentait que parfois les images devenaient floues, les souvenirs s’estompaient. Une partie de sa tête se laissait envahir peu à peu par l’obscurité et les bougies sur les murs du château métaphorique que cela représentait devenaient de plus en plus hautes, compliquées à atteindre et difficiles à rallumer. Elle sentait aussi que quelque chose, au fond d’elle, n’était plus tout à fait ce qu’elle savait lui appartenir. Ses émotions bondissaient, comme des fauves sur une proie au milieu de la jungle ou de la savane. Sa capacité de concentration s’amenuisait. Les choses tendaient à ne plus la toucher comme avant. Elle prenait une information et au lieu de la saisir, la regardait passer et s’éloigner. A la manière d’une montagne. Elle ne bougeait pas, son esprit laissait flotter les nuages, et au fur et à mesure qu’ils lui échappaient, ils se faisaient plus rares.
Mais Moma était tenace. Elle se leva de son lit, le gobelet à la main et jeta tout son contenu dans les toilettes. Par souci de discrétion, elle compta jusqu’à vingt, le temps qu’elle mettait en général pour uriner, puis elle tira la chasse.
Depuis qu’elle sentait qu’elle commençait à s’éloigner de la réalité, elle avait pris des mesures qui lui semblaient essentielles. Elle comptait dans sa tête le temps que prenaient les petites habitudes du quotidien. Cela lui permettait de se rendre compte des effets des médicaments. Lorsque les doses étaient un peu plus fortes – et c’était le cas des derniers jours – les choses mettaient plus de temps à se faire. Le trajet entre la chambre et la salle de vie commune – l’une des seules pièces climatisées – lui coutait 145 au lieu de 120 sur son chronomètre interne. Le petit déjeuner sous vide s’étalait sur 650 au lieu de 450. S’endormir en moyenne 300 au lieu de 500. Même ça, elle s’était décidée à le compter.
Moma enleva son peignoir, et décida de rester pieds nus. Elle fouilla dans ce qu’elle appelait « son sac de vieille dame », un sac à mains bien pratique mais qui ne convenait pas du tout à ses goûts. Seule la lumière de sa salle d’eau était allumée, pour éclairer au minimum la pièce et rendre l’éclairage imperceptible depuis l’extérieur de la chambre. Au hasard du fouillis que contenait le sac, elle tomba du bout des doigts sur un morceau de papier plastifié, qu’elle ne se souvenait pas avoir mis là. Elle le sortit. Une photo. Assez vieille. Dessus, une femme, aux yeux fatigués et humide, portant un paréo et un immense chapeau de paille aux bords immenses accompagnée de trois jeunes hommes en short à motifs bariolés, au sortir de leur adolescence. Elle se concentra, de longues secondes. Elle se mit à compter tandis qu’elle réfléchissait, qu’elle cherchait à remettre les pièces du puzzle ensemble.
Des images lui revinrent. Des vacances, un bungalow, un bord de mer. Un rire bruyant. La gêne d’une première fois à devoir se procurer des préservatifs. Un jeu de clés avec un numéro qui restait indéchiffrable sur les pages de sa mémoire. Cette femme, elle parvint à l’identifier, après un effort considérable, c’était elle-même. Il y a de nombreuses années.
Les trois jeunes, en revanche, elle ne savait plus. L’hypothèse la plus probable c’était qu’ils étaient ses fils. Mais rien n’était moins certain.
Elle retourna la photo. Derrière, il y avait un petit mot : « Aux meilleurs vacances, offertes par la meilleure des Mères. Jonas, Mikhail (et Jacek aussi). »


Elle eut un petit sourire franc d’abord, puis triste de ne pas se souvenir de ses propres enfants. Moma se donna de petits coups de poings sur le haut du front, en colère contre cette tête qui la trahissait. Puis en colère contre cet endroit où elle dépérissait.
Elle replongea la main dans son sac et enfouit dans la poche de son pyjama quelques pièces et son tour de cou sur lequel étaient accrochées ses clés privées. Elle ouvrit la porte de la chambre 216. La chambre en question se trouvait au point de croisement du « T » que dessinaient les couloirs. Ils étaient découpés en section.
Chaque section comportait 6 chambres simples ou doubles de chaque côté et était sous la responsabilité d’une Infirmière et deux ou trois aides-soignantes selon les nécessités de la section.
Le couloir qui s’ouvrait face à elle, long de sept sections était allumé une section sur deux. Celui qui se déroulait à la perpendiculaire était éteint, jusqu’à la porte coupe-feu, six sections plus loin, derrière laquelle perçait une légère lueur. Moma savait pertinemment qu’un distributeur automatique était dans l’angle non visible de la portion de couloir qui partait sur sa gauche et que cela lui ferait un parfait alibi.
Elle commença à compter dans sa tête en suivant ladite portion, sachant qu’elle pourrait tourner à droite juste avant et rejoindre le Rez-De-Chaussée sans trop d’ennuis. Agée ne voulait pas dire bonne à jeter, et cette vieille dame-là était encore suffisamment en forme pour passer accroupie ou à quatre pattes devant le poste des Infirmières et trottiner.
En passant devant une chambre, elle entendit soudain un bruit étrange. Comme un cri étouffé et des frottements de tissus. Si ce n’était pas une prise de traitement forcée, ça en avait tout l’air. De ça, ou d’une agression claire et nette. Moma s’immobilisa, abasourdie. Puis elle se colla sur le mur, à côté de la porte, veillant à ce que, si jamais elle venait à s’ouvrir, elle la cacherait. Elle se passa instinctivement la langue sur les dents, comme si un dépôt la dérangeait. Le goût du malaise. Elle tendit l’oreille. Plus rien. Elle se décolla prudemment du mur et pressa le pas vers l’escalier. Nerveusement, dans sa poche, elle enroula le tour de cou autour de sa main.
Au Rez-De-Chaussée, la progression serait moins évidente. Il y avait toujours un Gardien en Ronde ou qui surveillait les caméras du Parking.
Elle décida de jouer le bluff. Elle se dirigea le plus naturellement du monde vers le bureau d’accueil.
 « Bonsoir, Madame, vous allez bien ? Que faites-vous là ? Vous avez besoin d’être raccompagnée jusqu’à votre chambre ?
– Je fais une petite crise d’hypoglycémie. Le distributeur du 2e a refusé de me rendre ma monnaie. Je voulais avoir remboursement.
– Ah je ne peux pas me charger de ça, Madame. La sécurité, vous comprenez. Je vais appeler une Cheffe de Service. Elle s’occupera de vous.
– Merci jeune homme. »
Elle jeta un œil curieux aux caméras, tandis que le Gardien dégainait sa radio et appelait qui de droit.
« Vous voyez les chambres aussi ?
– Ah ça non, Madame. C’est pas moi qui – Oui, excuse-moi, on a une patiente qui fait une légère hypo, elle voulait grignoter un petit truc. Elle est avec moi. Tu peux te charger d’elle ou envoyer quelqu’un ? »
La voix dans la radio rigola, ne prenant pas du tout le message au sérieux.
« Vous êtes Madame ?
– Kraviec.
– Madame Kraviec. Chambre 216. Quelqu’un va vous ramener.
– Merci.
– Ben tiens, vous demandiez pour les caméras, elles ont les infos que vous voulez.
– Oh mais je n’ai pas besoin d’infos. Je veux juste vérifier. Je connais mes droits, et je ne veux pas qu’on garde d’images de moi.
– Ah ça c’est bien vrai. C’est votre droit le plus inaliénable. »
On arriva enfin pour reconduire Moma dans sa chambre. On lui paya un petit thé pas trop sucré en présentant des excuses pour le souci occasionné et on la remonta. L’Infirmière fut bientôt rejointe par une collègue. Puis une deuxième. La dernière briefa rapidement celle qui avait payé le thé.
« On doit nettoyer pour la Chambre 201. »
A ces mots, les trois infirmières prirent Moma en tenaille. L’une souleva une manche, une autre tenta de lui enfoncer une aiguille dans l’avant-bras mais Moma réagit immédiatement, elle sortit son tour de cou de sa poche et commença à faire virevolter les clés pour blesser les soignantes. Elle donna un coup de pied rageur dans le genou de celle en face et manqua d’éborgner celle qui lui tenait les bras. La dernière lui mit un coup dans la pommette et put faire l’injection.
Moma, en panique, s’agita de manière erratique, tenta de se défaire. Mais cela n’eut que l’effet inverse. Le sang accélérant, le produit se diffusa mieux dans son organisme et très vite, elle tomba endormie.
« Solide la Mamie.
– On va devoir la remettre un petit moment au frais. »
Une radio se mit alors à crépiter.
« Il va falloir empêcher ses fils de venir le temps de supprimer quelques éléments des caméras de surveillance. »

Elles portèrent ensuite Moma jusqu’à un Service finalement moins bienveillant qu’escompté. Et elle allait passer quelques jours dont, encore une fois, elle ne se souviendrait pas…

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