1K#11 / Entre les Murs... (Partie 2)
A peine sur le seuil de la porte, Mikhail et Jonas
furent accueillis par les deux enfants du second, qui se jetèrent dans leurs
bras.
Tonton Mikhail n’était pas venu depuis tellement
longtemps que la petite souris était passée au moins quatre fois pour Jarod et
au moins deux fois pour Magda. Les dents avaient même commencé à repousser chez
les deux petits.
« Non, mais en fait, Mimi, moi je sais que la
souris elle existe pas et que c’est papa et maman qui mettent les sous, hein.
– Ah bon ? Mais du coup, si moi je perds une dent
ce soir, tu penses que Papa et Maman viendront me mettre une pièce sous l’oreiller ?
– N’importe quoi, t’es trop grand pour perdre une
dent. »
Magda partit à rire, de ce rire sonore, démonstratif,
lumineux qu’ont les enfants et dont ils jouent dès lors qu’ils se rendent
compte que ça a un effet sur leur public. Mikhail – Tonton Mimi, pour son neveu
et sa nièce – accroupi à côté de la petite fille aux cheveux roux, rit de bon cœur
avec elle. Jarod, le plus petit des deux, n’était pas dans la confidence, il s’était
blotti dans les bras de son père, le poing dans la bouche, à téter pour se bercer
lui-même.
Jonas lança un regard en coin à son cadet, presque
comme s’il ne l’avait qu’entraperçu. Mikhail se rapprocha de l’oreille de ce
petit trésor aux cheveux ardents.
« Tu crois que je peux faire semblant et mettre
une fausse dent sous mon oreiller ?
– Ou alors, tu peux mettre une des nôtres.
– Une des vôtres ?
– Ben oui. Maman elle dit que la petite souris elle
vient récupérer les dents du monde entier pour en extraire du lait de dents
que-y-a-que les souris qui peuvent en boire, et qu’une fois que le lait de
dents il a été tiré, elle vient les redonner aux papas et aux mamans pour qu’ils
gardent un souvenir.
– Ah ben oui, c’est vrai. J’avais oublié. C’est fou
comme les adultes ils oublient toujours tout.
– Sauf les parents. »
Mikhail faillit sursauter au son de cette voix
légèrement éraillée, qui emplissait l’air d’une chaleur rassurante. C’était
Barbara, du haut de son mètre quatre-vingt, qui avait intercepté la discussion
entre son beau-frère et sa Magda. Elle portait un chemisier bucheron rouge et
bleu et une longue queue de cheval tentait de discipliner ses cheveux bruns et si
épais qu’ils demeuraient impossibles à coiffer.
« Oui mais c’est parce qu’ils sont là pour ça,
intervint Magda.
– Ben oui, reprit Mikhail. Ça doit pas être facile de
se souvenir toujours de tout.
– C’est un superpouvoir qu’on développe quand notre vie
commence à rouler sur des tranches horaires de 39 heures mais que les jours
continuent à en faire 24. Comment ça va Mimi ? Ça fait longtemps. »
Ce surnom poupin, Mikhail le devait à Magda. Tonton
Mik, cela ne la satisfaisait pas. Et "Miraïl c'est trop compliqué à dire avec la gorge". Elle avait préféré Tonton Mimi.
Et ainsi, ce n’était pas rare qu’en présence des enfants, le jeune homme se
voit affublé du surnom complet ou, plus simplement de Mimi.
« Depuis au moins 6 dents de lait, il paraît.
– Tant que ça ?
– Ça fait beaucoup 6 dents de lait, maman ?
– Beaucoup, mon cœur. »
Barbara prit son enfant dans ses bras. C’était l’heure
d’aller se coucher. Sur la route, Jonas avait appelé pour annoncer qu’ils auraient
un peu de retard, et exceptionnellement, le couvre-feu avait été décalé d’une
petite vingtaine de minutes. Le lendemain – un vendredi – les enfants n’avaient
école que le matin, ils pouvaient bien attendre un peu.
Mikhail tendit la joue. Barbara et Magda déposèrent un
baiser sur chacune. Puis Jonas porta Jarod, profondément assoupi, jusqu’à son
frère. Mikhail caressa affectueusement le dos du petit garçon et embrassa deux
doigts qu’il posa avec toute la délicatesse du monde sur le petit visage potelé
de l’enfant, plutôt que de l’embrasser directement et de risquer de le
réveiller.
Les deux parents montèrent coucher leur adorable progéniture.
La maison était en travaux, ainsi deux chambres sur les 4 n’étaient pas
utilisables. La décoration tentait de mélanger tant bien que mal les envies des
deux marmots, leurs passions, et d’inscrire quand même la pièce dans la
sensibilité des petits comme un lieu tranquille, paisible et propice au repos.
Jonas et Barbara bordèrent la chair de leur chair et
se retirèrent de la pièce. La petite fille glissa rapidement un mot dans l’oreille
de son père. Puis les adultes sortirent, laissèrent la porte très légèrement
entrouverte, et allumèrent le couloir, pour qu’un filet de lumière pénètre dans
la chambre.
Mikhail les attendait en bas. Il avait enlevé ses
baskets et s’était posé sur le canapé d’angle, dos au salon, le nez presque
collé à la fenêtre. Jonas passa à la cuisine tandis que Barbara vint se poser sur
le segment perpendiculaire à celui sur lequel trônait le frère de sa moitié. Un
moment de silence.
« Ça va ?
– Pas trop, je dois avouer. Tu sais pour Moma ?
– Jonas m’a dit. L’autre jour, elle a agressé une
infirmière et l’a menacée.
– J’étais pas au courant de ça. Tu crois qu’elle
devient folle ?
– Votre mère, elle vous a élevés, à bout de bras, vous
deux et votre cousin Jacek. Elle a beaucoup vécu. Peut-être que sa tête a
besoin de se libérer du poids.
– C’est pour ça que j’aimerais qu’elle puisse compter
sur nous.
– Tu crois pas que le meilleur moyen de l’aider c’est
de la faire prendre en charge au long-terme là-bas ?
– Donc, en fait, avec Jo, vous avez déjà pris la
décision pour moi, c’est ça ? »
Jonas entra dans la pièce, un plateau dans les mains, trois
tasses dessus avec chacune une petite boule à thé et une théière pleine d’eau chaude
mais arrêtée juste avant l’ébullition. Il déposa le plateau sur la table basse
en verre.
« C’est juste du thé, promis. Thé vert pour nous,
Rooibos pour toi.
– Comment veux-tu pas que les gens me prennent pour un
hippie, après ça ?
– Ecoute, Mik. Ce n’est pas un sujet simple à aborder
et c’est une décision qui me crève le cœur. Mais Moma… Je te jure, ça flingue
de le dire… J’ai pas envie que ces mots viennent de moi.
– Pourquoi ? Parce que tu sais au fond de toi qu’ils
sont pas complètement vrais ?
– Oh comme si ça t’allait de traiter les gens d’égoïstes.
Tu crois que je la vois pas la petite allusion, derrière ? C’est la vérité ;
Moma ne va pas bien. J’ai vu des vidéos de sécurité. C’était pas drôle. Elle
était en plein délire. Une infirmière arrive pour lui donner sa médication
matinale.
– Sa médication matinale ? Mais depuis quand ?
– Calme-toi Mimi. Ce sont ses cachets pour la tension
et des compléments pour ses carences.
– J’aimerais me calmer, Barbara. Vraiment. Mais ça n’a
pas de sens, là.
– Laisse-moi finir de t’expliquer alors. Donc, la
médication. Moma refuse de prendre les cachets. Elle envoie tout valdinguer, ça
et son petit-déj. Et elle se met à hurler des insanités et à faire preuve de
violence. De violence physique, j’veux dire. Des trucs comme quoi personne ne l’aura,
qu’elle restera pas coincée. L’infirmière appelle à l’aide, Moma se débat
violemment, j’ai vraiment cru qu’elle allait se blesser en voyant la vidéo. Les
infirmières arrivent à la maitriser et la sortent de la chambre. Elle crie
encore. Elle appelle à l’aide. »
Mikhail a un frisson. Ses poils de bras se hérissent,
un tremblement agite sa colonne vertébrale et il ne peut pas s’empêcher de se
redresser. Il tente de boire une gorgée du Rooibos mais en se saisissant de la
tasse, sa main n’est pas assurée, il manque de la renverser. Il la repose, inspire
profondément. Souffle. Recommence.
« Peut-être qu’on ferait mieux de le laisser
seul, Jo. Viens, on monte se coucher.
– Je suis désolé de ne pas pouvoir te protéger pendant
l’orage, Mik. Sincèrement. Mais cette tempête-là nous dépasse. Faut qu’on fasse
tout notre possible pour rester ensemble, sur le même radeau, l’empêcher de
chavirer.
– Je pense vraiment que Moma serait un excellent
gouvernail pour ce radeau. C’est tout.
– Allez, Jo. On a tous besoin de repos, là. Bonne nuit
Mimi.
– Bonne nuit Mikhail.
– Bonne nuit, grand frère. Vous pouvez éteindre
la lumière. »
Ils s’embrassent une dernière fois puis Jonas et
Barbara remontent se coucher en indiquant un compartiment sous le canapé dans
lequel se trouve un drap et de quoi se couvrir. Tandis que la lumière s’éteint,
la tête de Mikhail s’allume tout à fait.
Cette nuit-là, il ne dormit presque pas. Il passa un
long moment à surfer sur le web, à la recherche de tout et n’importe quoi. Au
hasard des articles paranoïaques, complotistes, des reflets des propres peurs de
Mikhail, un chiffre retint particulièrement son attention. Une statistique.
Mikhail fut stupéfait. Le chiffre était réellement
inquiétant. L’établissement aux coquelicots était la structure médicale au plus
haut taux de démence de la région…

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