1K#10 / Entre les Murs... (Partie 1)
« Oui, bien sûr, on l’attend là. Tu veux un café ?
– Non, merci, j’ai des crampes à l’estomac. Et j’ai arrêté
le café.
– Tant mieux pour moi. »
Quelques instants plus tard, une voix appela, dit bonjour, se
présenta, prit des nouvelles de manière presque automatique, par protocole.
Les petits yeux noirs, profonds, rieurs, derrière la paire
de lunette aux verres renforcés, scrutèrent un instant. Le nez se tortilla. Le
visage fit à plusieurs reprises l’aller-retour entre la dame au chignon et les
deux hommes. L’un était coiffé en brosse et portait une chemise rose pâle bien
taillée et un pantalon de costume. L’autre était décoiffé, barbe mal taillée,
une tunique ornée, un pantalon en coton léger.
Quelques instants s’écoulèrent, dans le brouillard, quelques
mots s’échangèrent, l’air de rien.
«Tu le connais, lui. Comment il s’appelle ? »
Le silence qui suivit claqua comme un coup de tonnerre. Le
silence absolu. Dans sa tête, les idées se bousculaient sûrement de manière
erratique, se percutaient, se brouillaient, se mélangeaient, l’empêchant d’accéder
à ce savoir qui trainait forcément là, quelque part.
La bouche s’était ouverte, la tête dodelinant légèrement,
sous le coup des pensées qui s’entrechoquaient à l’intérieur et secouaient la
boite crânienne. Elle ne se souvenait plus.
« Vous pouvez la ramener dans sa chambre. »
L’infirmière acquiesça et prit le bras de Moma pour ensuite
lui indiquer la direction. Moma affichait encore ce grand sourire un peu perdu,
ce regard un peu vague aux yeux noirs profonds que traversait sporadiquement un
éclair de lucidité et de vie.
La vieille dame aux cheveux blancs, courts, au dos vouté, s’éloignait,
le pas hésitant, fatigué, guidé par cette infirmière au front haut, au chignon
sévère et aux immenses yeux verts. Selon toute vraisemblance, c’était l’infirmière
référente du service dans lequel Moma se trouvait. Jonas se tourna, résigné
vers Mikhail.
« Tu vois ? On peut plus rien en tirer. Il faut
faire une demande d’admission définitive.
– Tu abandonnes comme ça, Jo ? Vraiment ? Tu es
prêt à la lâcher là-dedans, comme ça ? Ça va, t’as toujours pas perdu une
molaire ?
– Arrête de dramatiser.
– Je dramatise ? JE. Dramatise ? Mais attends,
mais tu te rends comptes de ce que tu dis là ? Le Drame c’est que toi, tu
décides soudainement que notre mère se fasse interner, hein, parce qu’on est
plus ou moins là-dessus, sans déconner, parce qu’elle se souvient pas de mon
nom ?
– Il y a des dizaines et des dizaines de gens qui se
réveillent un jour avec Alzheimer.
– Oh bah dis, comme c’est pratique. Mais on parle pas d’Alzheimer,
là. Tu fais quoi des chances potentielles qu’elle a de se récupérer ?
– Bon, écoute, Mik. Tu veux t’occuper d’elle ? Tu veux
la prendre chez toi, lui faire les soins, t’occuper de la sortir – fais pas ce
regard, tu sais ce que je veux dire – de la masser, de la nourrir, de l’hydrater
jusqu’à ce qu’elle y passe ? Fais-le. Mais notre tranquillité, elle est
assurée, si on la laisse ici.
– Et on sera de bons fils en venant une fois par mois, rendre
visite, lui ramener de nouveaux pyjamas, le nécessaire à la toilette, et en
échangeant quelques mots banals. Ben oui. »
Mikhail avait fait trainer son oui longuement, sur une
seconde complète. Jonas leva les yeux au ciel.
Ils se dirigèrent vers la sortie, prestement. Les longs
couloirs étaient carrelés en gris anthracite, dalles brillantes et lisses pour
mieux redessiner la lumière et faciliter le ménage, c’est pour ça qu’une paire
de pantoufle antidérapante était exigée pour les résidents. Les murs eux
étaient d’un gris très pâle, presque blanc cassé. A distance régulière, une
reproduction d’un tableau célèbre trônait au-dessus d’un pot de fausses fleurs,
aux tons et couleurs très variés. Ils croisèrent plusieurs patients, un peu hagards,
accompagnés d’une Infirmière. Certains autres patients, catatoniques, étaient
vautrés dans des fauteuils ou des sièges tout confort, à tel point qu’on aurait
pu croire qu’ils avaient été pensés pour ôter toute envie de se relever à
quiconque les utilisait.
« Mais tu crois quoi ? Que ça me fait plaisir ?
Que je suis heureux de nous débarrasser de notre mère ? Réveille-toi, bon
Dieu.
– Tu sembles bien content de l’opportunité qui s’offre à
nous de la laisser enfermée entre ces murs.
– Mais n’importe quoi. Tu sais ce que ça implique de la
laisser ici ? Ça implique que je vais me prendre un crédit sur 15 ans, pauvre
tâche. Et que tu vas devoir faire de même, parce que j’ai pas les épaules assez
solides pour prendre tout ça en charge tout seul. »
Mikhail bouscula sans le vouloir un infirmier qui sentait la
transpiration et semblait épuisé. Il n’avait sûrement pas pu dormir depuis plus
de 24h.
« Ça va, le hippie ? T’as un problème avec les
gens qui travaillent ?
– Pardon ?
– Laisse tomber, Mik. Pardon, Monsieur, nous sommes un peu
préoccupés, on avait la tête ailleurs. Courage. »
Ils parvinrent à la sortie et parcoururent en silence, leur mâchoire
respective crispée, le vaste parking jusqu’à la rangée H, celle où se trouvait
la voiture de Jonas, un petit bout de tôle sur roues, tout juste bon pour
quatre personnes. Une hybride. Ils prirent place dans le mouchoir de poche.
Jonas tapa le code de déverrouillage et le véhicule commença instantanément à
se surélever, à l’activation du système de suspensions hydrauliques.
« C’était quoi son souci, à l’autre, à me traiter de
hippie ?
– Disons que ta coiffure à la chien et tes fringues typées
asiatiques iraient bien dans un festival d’arts de rue.
– Elles sont très bien mes fringues. Je me sens confort
dedans. J’allais pas venir voir Maman avec un brushing et un costard. Contrairement
à d’autres, j’aime pas ramener du boulot dans la Famille.
– Bien envoyé, je t’accorde celle-là.
– Bon, tu démarres ?
– Suffit de demander. »
Jonas fit partir la voiture, très réactive, qui bondit
presque. Il zigzagua dans le parking, entre les voitures, les plots et les
barrières, fit crisser les pneus à quelques reprises. Les deux frères se mirent
à rigoler de bon cœur. Quelque chose, un poids étrange, s’envola quelques
instants. Ils étaient de nouveaux les deux gamins qui faisaient de la luge
ensemble et se poussaient pour faire tomber l’autre dans la neige. Ils étaient
de nouveaux les marmots qui s’alliaient dans la cour de récré pour arnaquer des
billes aux autres enfants, jusqu’à ce que ça tourne mal. Ils étaient, pour
cette fois un peu hors du temps, les gosses qui vont se réfugier dans la
chambre l’un de l’autre les nuits d’orage, quand c’est trop fort, trop
effrayant. Ceux qui disent des blagues quand l’autre va mal et tendent quand
même un mouchoir quand le second ose à peine pleurer devant le premier.
A la sortie du Parking, il y avait cet affichage vertical
typique, avec le nom de l’Hôpital et son logo, un coquelicot, affublés d’un petit
slogan kitsch. « Pour un Bon Repos et les Meilleurs Soins »
Sur la route qui devait les ramener chez Jonas, une petite
route de campagne éclairée à la lueur des nuages dorés et orangés, à la tombée
du jour, l’un des pneus de la voiture creva.
Dès qu’il le put, Jonas soupira et gara la voiture en bord
de route. La fatigue accumulée de sa longue journée eut l’air de s’appuyer de
tout son poids sur ses épaules. Le temps lourd ajoutait à sa lassitude. Mikhail
se détacha, mit une petite claque affectueuse sur le bras droit de Jonas, ouvrit
la boite à gants, enfila le gilet jaune et sortit de la voiture.
Il en fit le tour et toqua de l’articulation de l’index sur
la vitre du coffre. Jonas l’ouvrit et sortit à son tour. Mikhail récupéra un triangle
et partit le poser plus loin en amont sur la route. Jonas sortit la roue de
secours et le cric. Il défit ses manches, déboutonna sa chemise et la jeta sur
la banquette arrière. Dans le ciel, les nuages se densifiaient et se faisaient
plus menaçants. Pendant ce temps Mikhail avait récupéré le deuxième triangle et
était parti le déposer en aval.
Le temps qu’il revienne, en flânant, la pluie avait commencé
à tomber. Il passa le gilet jaune à Jonas, enleva sa tunique et mit les mains
dans le cambouis. Lorsque le pneu fut complètement changé, les deux étaient
trempés d’un mélange de sueur et de pluie. Ils allèrent chercher les triangles,
se revêtirent et remontèrent dans la voiture.
« Finalement, tu vois, toi aussi t’es coiffé à la iench.
– M’en parle pas. Si Moma voyait ça…
– A mon avis, elle se souvient plus de ton look normal.
– Un peu tôt, tu crois pas ?
– Pardon. »
Un silence tendu, qui se relâche, tout doucement, puis
devient presque complice.
« Dis, Jo…
– Quoi ?
– J’ai une question. Enfin une requête plutôt…
– Dis-moi.
– Je peux dormir chez toi, ce soir ?
– Pardon ?
– Ben oui, tu sais… Toi, Moma, Moi. Ça fait combien de temps
qu’on s’était plus vus, juste tous les trois ?
– Désolé, j’ai oublié de cocher les jours sur le calendrier.
J’en sais vraiment rien.
– Ouais, moi non plus. »
Mikhail perd son regard dans la campagne verte, que l’orage
éclaire en orange et strie de bleu.
« Ça me fait remonter des souvenirs.
– Je comprends. Mais enfin, tu sais bien que tu peux dormir
à la maison quand tu veux. Pourquoi tu demandes précisément ce soir ?
– Je crois que c’est l’orage qui nous arrive dessus. Cette
nuit encore, ton petit frère a besoin de se cacher dans ta chambre. »

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