1K#1 / Oiseau de Nuit
« CONFIDENTIEL.
Référence du Patient : 4L13N-RS
TROISIÈME RENDEZ-VOUS.
Nous devons passer par tout un processus de démystification et même de démythification. Le patient souffre d'une forme rare de détachement à la réalité. Il semblerait qu'il s'est enfermé dans une fuite systématique en arrière, à la recherche d'une vague sensation d'accomplissement. Par ailleurs, son utilisation récurrente de l'expression "L'Amour du travail bien fait" tend à prouver qu'il y a dans sa démarche de répétition constante une volonté de retrouver une qualité autrefois caressée, mais qu'aujourd'hui il est, selon son entourage, obligé d'agripper à la gorge avec désespoir.
Son entourage n'exprime évidemment pas la problématique en ces termes.
Référence du Patient : 4L13N-RS
TROISIÈME RENDEZ-VOUS.
Nous devons passer par tout un processus de démystification et même de démythification. Le patient souffre d'une forme rare de détachement à la réalité. Il semblerait qu'il s'est enfermé dans une fuite systématique en arrière, à la recherche d'une vague sensation d'accomplissement. Par ailleurs, son utilisation récurrente de l'expression "L'Amour du travail bien fait" tend à prouver qu'il y a dans sa démarche de répétition constante une volonté de retrouver une qualité autrefois caressée, mais qu'aujourd'hui il est, selon son entourage, obligé d'agripper à la gorge avec désespoir.
Son entourage n'exprime évidemment pas la problématique en ces termes.
Il a pendant un temps été considéré par ses pairs comme un
jeune prometteur, de par sa vision brillante et efficace. Comme il le dit
lui-même quand il sort de ses opportunes phases de délire mégalomaniaque
« L’éclat s’est terni. » Il reste encore à déterminer le Comment et
le Pourquoi, mais le patient fait preuve d’une impatience – il s’est mis à se
ronger les ongles à plusieurs reprises – et d’une agressivité – il a perdu son
sang-froid même si le terme est loin d’être médical – pathologiques dès lors
qu’il s’agit de creuser dans ces directions.
En sortant du cadre du traitement pur, je dois bien avouer que j’hésite à faire installer dans mon bureau des caméras et des micros. Il y a un potentiel destructeur – et autodestructeur, mais disons que ça me concerne moins – chez ce patient qui m’inquiète plus que de raison, et j’ai peur moi-même de sombrer dans la paranoïa. Mais comme dirait l’autre « Ce n’est pas parce que je suis paranoïaque qu’ils ne sont pas tous après moi. »
De fait, je pense que la dernière fois que mes nuits étaient
aussi courtes, je les passais à finir des dossiers, noircir des pages et tenter
de décrocher un doctorat, trois fois rien, finalement. Ce que le patient n’a
surement d’ailleurs jamais fait. L’avantage qu’a tout artiste sur une grande
partie du reste de l’humanité. Le travail est souvent suffisamment agréable
pour ne pas sentir son poids au quotidien. Ce dossier s’éparpille un peu.
Dernière entrée du jour. »
Retenant machinalement sa respiration, il referme discrètement
à clé la lourde porte du grand bureau heptagonal. La laissant dans son dos, il
fait face à une salle au plafond très haut, sous verrière. Les néons des panneaux
publicitaires avoisinants traversent les stores et strient les murs et les reproductions
d’art contemporain de teintes bleues et roses. Il – Richard, si son nom vous
intéresse – remonte ses lunettes vintage, son regard bleu métal rehaussé par l’intensité
de la lumière ambiante. Ses tempes grisonnent et à son front perlent quelques
gouttes de sueur. Il déboutonne un cran de sa chemise et pose ses clés sur le
bureau à quelques pas de l’entrée. La
pièce est découpée au milieu par une porte en paravent, à la façon des vieilles
demeures japonaises. Un
bruit de froissement de l’autre côté du paravent l’arrête soudainement.
Quelques instants pour reprendre son souffle plus tard, il contourne le bureau
sur lequel il avait posé ses clés et glisse sa main sous la table. Il sait qu’il
y a une bombe lacrymogène accrochée. Il la détache, se dirige prudemment vers l’ouverture
et fait coulisser la porte en bois et toile.
– Qu’est-ce que vous faites ici ?
– Je récupère ce qui m’appartient.
L’homme est massif, même plié en deux, une barbe de
plusieurs jours, poivre et sel, les cheveux décoiffés d’une coupe en brosse qui
a repoussé et été négligée. Il ne porte qu’un T-Shirt gris foncé à motif Pop « J’ai
enfin eu mon Award » avec la tête en sérigraphie de Léonardo Di Caprio. Un
pantalon beige, type utilitaire, avec plein de poches le long des jambes et une
paire de chaussures Caterpillar marrons. Il a une chemisette dans la main
droite.
– Je ne comprends pas. Ce qui vous appartient ?
De quoi parlez-vous ?
– Vous me devez bien ça. Vous savez que j’en ai besoin.
– Je suis vraiment désolé, de quoi avez-vous
besoin ?
– De ce dossier, dit le type massif en montrant
celui qu’il a dans la main. C’est mon dossier, que je sache. Enfin, la façon
dont vous parlez de ce patient laisse assez peu de doutes. Faites-moi l’honneur
de pas me prendre pour le dernier des cons. J’essaie de rester sympa,
maintenant faites un pas vers moi.
Richard le fait littéralement. Un pas, tout à fait pesé,
trop précautionneux, toujours une main dans le dos. Ce que son intrus a mis
presque trop de temps à remarquer. Comme de nulle part, et très rapidement, il
passe sa main gauche au niveau de sa ceinture, dans le dos et en retire un flingue
que Richard est incapable de reconnaître dans cette semi-obscurité striée.
– Bougez-pas. Un mouvement brusque et je risque d’en
faire un aussi. Clic. Clic. Boum. Plus de doc, Doc.
– Calmez-vous, ça va bien se passer, regardez, je
pose ça.
Richard pose à ses pieds la bombe lacrymogène. Il pointe
ensuite du doigt son sofa.
– Posez-vous là, Scott.
– Me calmer. Me poser. Vous êtes à l’aise avec le
fait de me dire ce que je dois faire ? L’obsession du contrôle, c’est pas comme
ça que vous appelez ça ?
– Laissez tomber l’agressivité. Je veux juste vous
aider. Je vous en prie, rejoignez le sofa.
Scott hésite un instant, le flingue dans la main gauche toujours
dirigé sur Richard. Puis de l’autre bras, il s’essuie d’un seul geste fluide la
partie inférieure du visage puis le front : main–avant-bras ;
avant-bras–main. Il baisse un peu l’arme, la rend menaçante à nouveau, comme un
sursaut, ce que Richard perçoit comme un simple réflexe dû au stress, sans
aucune réelle tension ou envie de nuire. Il laisse enfin retomber son bras le
long du corps et s’approche lourdement du sofa dans lequel il s’affale, las,
quelques instants. Richard le suit quelques pas en arrière, pour ne pas le
brusquer et se poser dans son siège de consultation. Scott reprend la parole, et
comme si un souvenir s’était fait présent à nouveau, soudain, l’arme redevient
partie intégrante de l’échange, s’alignant sur la gorge du psy.
– Alors expliquez-moi pourquoi j’ai mal, comme ça,
chaque fois que je regarde dans le miroir. Chaque fois que j’essaie de faire ce
que les gens attendent de moi, chaque-putain-de-fois qu’on me renvoie à la
gueule mon incapacité à être ne serait-ce que l’ombre de ce que j’ai pu être.
– La Sincérité. C’est la Clé. Ce qu’on attend de
vous, ce n’est pas de renouer avec vos succès passés. Avec ces films que vous
avez réalisé, qui ont déglingué les genres, marqué des générations, se sont tellement
inscrits dans les vidéothèques des cinéphiles qu’à force elles ont fini par se
figer dedans.
Scott soupire. Et pointe le
flingue sur Richard.
– Désolé. Je ne comprends pas. Je crois que j’ai
juste… Comment vous dites que je dis ? Ah oui. « L’Amour du Travail
Bien fait »…
A Suivre ?

"A suivre?" Evidemment à suivre!! J'ai à peine eu le temps de sentir monter quelque chose. On ne se dégonfle pas... Je veux savoir ce qu'il advient de ce Richard.
RépondreSupprimerL'impératif du chrono – et de ma grosse journée – ont fait que j'ai du écourter cette histoire que je voyais durer bien plus longtemps pour être sûr de la poster à l'heure. Mais rien ne dit que je n'y reviendrai pas...
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